Le Voyage interrompu (Louis-Benoît PICARD)

Comédie en trois actes.

Représentée pour la première fois, à Paris, sur le Théâtre de l’Odéon, le 17 novembre 1798.

 

Personnages

 

FLORIMON, jeune musicien

DORLIS, jeune peintre

VICTOR, leur jockey

MADAME DERCOUR

SOPHIE, fille de madame Dercour

JAVOTTE, servante de madame Dercour

LA MORTILLIÈRE, promis à Sophie

BERNARD, valet de La Mortillière

JOLIVET, notaire

MADAME DUFOUR, sage-femme

JULIEN, clerc de Jolivet, enfant

RICARD, autre notaire

DES CHANTEURS DES RUES

 

La scène est à Montargis.

 

 

PRÉFACE

 

Cette pièce est plus bouffonne que comique. Il y a des scènes qui tiennent de la farce : mais plût au ciel qu’on pût encore faire des farces comme celles de Molière ! J’en atteste Scapin et Pourceaugnac. Ici je ne crois offenser ni le goût, ni la raison. Mes deux jeunes gens et leur jockey, la femme romanesque et son gendre futur offrent, sinon des caractères, au moins des physionomies assez plaisantes ; la pièce fait rire de bon cour à la représentation, et il y a au second acte une scène de comédie, la scène du notaire Jolivet.

Ce fut mon ami Andrieux qui le premier imagina, dans ses Étourdis, de mettre en scène deux jeunes amis, l’un bien intéressant, bien amoureux ; l’autre bien spirituel, bien fertile en expédients pour le compte de son ami. Cela n’est-il pas plus dans nos mœurs qu’un valet ayant de l’esprit pour son maître. Le valet n’en a pas moins un rôle ; mais il est à sa place, il n’est que l’instrument de l’intrigue ; c’est un des deux amis qui a tout l’honneur de la conception. Combien de fois n’a-t-on pas emprunté cette heureuse idée à l’auteur des Étourdis ?

Pour ma part, j’ai toujours cherché à ne pas faire d’un valet l’intrigant de ma pièce, et j’ai souvent mis en scène deux amis qui rappellent les deux étourdis d’Andrieux.

Combien de fois aussi n’a-t-on pas pris à Molière sa fable de Pourceaugnac ? Depuis ce bon gentilhomme limousin jusqu’aux niais de nos derniers tréteaux, que de pièces fondées sur les tours joués à un ridicule personnage rival d’un jeune homme aimable et préféré. On serait tenté de croire que cette idée est la base fondamentale de toutes nos pièces d’intrigue. C’est la base du Voyage interrompu ; c’est celle de plusieurs de mes comédies.

Une anecdote m’a fourni la scène du notaire Jolivet. Un homme pressait la cérémonie de son mariage, parce qu’il craignait une opposition. Le commis de l’état civil était si bavard, si questionneur, aimait tant à s’inter rompre pour prendre du tabac, tailler sa plume, ou ra conter une histoire, que l’opposition arriva, et le mariage ne se fit pas.

Hors cette scène du notaire, il n’y a ici ni observation, ni peinture de mœurs. Quelques mots, quelques détails font sentir l’époque où la pièce fut écrite. Les ruses de Florimon me paraissent vives et assez ingénieuses. La situation de La Mortillière, promené au bout des ponts et arrivant chez une femme en couche, n’a jamais manqué de faire rire. Le dénouement n’est pas bon, ou plutôt n’y a de dénouement. Ne sachant comment finir, de mettre une grande confusion parmi mes personnages. C’était la première fois que j’employais ce moyen. Il me réussit. Depuis, je crains bien d’en avoir abusé. 

 

 

ACTE I

 

Le théâtre représente une place publique ; d’un côté une auberge, de l’autre la maison de madame Dercour.

 

 

Scène première

 

FLORIMON, DORLIS

 

Ils sortent tous les deux de l’auberge. Dorlis va regarder avec curiosité sous les fenêtres de madame Dercour ; Florimon le suit et l’examine.

FLORIMON.

Bon ! je m’en doutais ; le voilà en contemplation sous les fenêtres de sa belle ; il ne lui manque qu’une guitare et un manteau, et je croirais voir un Espagnol faisant l’amour.

DORLIS.

Toutes les fenêtres sont fermées ; tout est tranquille dans la maison ; voilà pourtant l’heure où tous les matins elle va se promener avec sa mère.

FLORIMON.

Ah çà, mon cher Dorlis, vous moquez-vous de moi, s’il vous plaît ? Nous menions tous deux à Paris la vie la plus agréable, la plus déréglée ; bien étourdis, bien libertins, bien pauvres, comme de vrais artistes ; enfin, toi, peintre, moi, musicien, nous nous faisions donner tous les jours au diable par nos parents et par nos créanciers. Au dernier tirage de la loterie nous gagnons un terne sec de vingt-quatre mille francs. Vingt-quatre mille francs ! Que d’honnêtes gens de notre connaissance les auraient prêtés par amitié à trois ou quatre pour cent par mois, sur de bons nantissements ! Mais nous, en dignes enfants de la gloire et des plaisirs, nous ne songeons qu’à les dépenser le plus promptement possible. Vingt-quatre mille francs ! c’est de quoi faire le tour du monde. Sans prendre congé de personne, nous voilà sur la route de Lyon ; il ne s’agit de rien moins que de pousser tout d’une traite jusqu’à Rome ; et nous nous arrêtons à Montargis !

DORLIS.

Nous n’y devions passer qu’une nuit, et nous y sommes depuis huit jours. Mais que veux-tu ? Le hasard nous fait loger dans une auberge en face de cette maison ; cette maison renferme un trésor, l’adorable Sophie Dercour : je la vois, je l’adore. Le moyen de m’en éloigner !

FLORIMON.

Et que va devenir le plan superbe que nous avions formé ? Grande chère, grand train, et toujours en avant, disais-tu, tant que nous nous sentirons des fonds. Quand l’argent nous manquera, nous regagnerons la France à pied, gaiement et le sac sur le dos ; dans telle auberge où nous aurons été traités en milords à notre passage, il nous faudra, pour payer l’écot au retour, chanter une romance ou faire le portrait de l’hôtesse ; cependant nous aurons vu tous les monuments et toutes les jolies femmes de l’Europe, visité toutes les bibliothèques, désolé tous les maris ; nous serons pris par des corsaires, nous nous introduirons dans quelque sérail ; nous enlèverons une demi-douzaine de sultanes ; enfin, comme Joconde et le roi des Lombards, on pourra voir sur notre liste, à notre retour, des belles de tous les pays, de toutes les couleurs, de tous les états ; mais jamais d’attachement sérieux, point de ces passions exclusives qui vous attristent le cœur ; nous donnerons, s’il se peut, aux femmes des leçons d’inconstance ; tels étaient tes discours, c’étaient là des projets dignes de nous : mais point du tout, au premier pas te voilà pris, te voilà amoureux comme un roman. Tu devrais mourir de honte !

DORLIS.

J’ai vu Sophie, et tous mes projets se sont évanouis.

FLORIMON.

Et ce pauvre petit Victor, notre jockey, notre postillon, notre ami plutôt que notre valet, plein d’esprit, plein de feu, à qui nous devions montrer, toi le dessin, moi la musique, dont nous devions faire un grand homme ! Le voilà donc arrêté dans sa carrière ?

 

 

Scène II

 

VICTOR, FLORIMON, DORLIS

 

VICTOR.

Eh bien ! est-ce aujourd’hui que nous partons ? Si nous nous arrêtons ainsi dans chaque ville, nous ne serons pas à Rome avant l’hiver.

FLORIMON.

Ce pauvre Dorlis, est-il en état de supporter le voyage ? Il est blessé au cœur...

DORLIS.

Blâmez-moi tant que vous voudrez ; je ne rougis point d’aimer tant de grâces, tant de beauté.

VICTOR.

Et pourquoi donc rougir ? Je suis bien amoureux, moi qui vous parle. J’aurais été un grand sot si j’étais resté huit jours à Montargis sans y faire quelque connaissance ; mais on sait bien qu’entre amis il faut se quitter ; j’ai déjà fait mes adieux à ma belle, tout prêt à recommencer sur nouveaux frais dans la première ville où nous ferons séjour.

FLORIMON.

Voilà ce qui s’appelle un garçon à principes ; mais toi, depuis huit jours, qu’as-tu fait ? Tu as suivi ta belle aux promenades, dans la ville : pas un mot, pas un petit billet, des regards langoureux ! Eh que diable, quand on est amoureux, on parle, on s’explique, et l’on finit bientôt par s’entendre.

DORLIS.

Oui, dans un amour léger, et qui meurt aussitôt qu’il est né ; mais quand on aime pour la vie...

VICTOR.

Pour la vie ! ah mon Dieu ! c’est un jeune homme perdu.

FLORIMON.

Je commence à croire, mon cher Dorlis, que tu n’es pas né pour les grandes choses. Je parie que, dans le fond du cœur, il songe à l’épouser.

DORLIS.

Ah ! j’en ferais mon bonheur.

FLORIMON.

Ne te l’avais-je pas dit ? Il nous faudra, Victor, terminer seuls notre entreprise ; mais ce pauvre Dorlis me fait pitié.

VICTOR.

Vraiment il m’intéresse.

FLORIMON.

On se doit à ses amis.

VICTOR.

Vous avez raison, il faut les aider jusque dans leurs folies.

FLORIMON.

Ne quittons pas Montargis que nous ne l’ayons marié à sa belle Sophie.

VICTOR.

C’est entendu ; elle est à lui.

DORLIS.

Ah ! mes amis, si vous faites cela, une reconnaissance éternelle...

FLORIMON.

Voyons. Quels moyens employer ? Veux-tu que je me déguise en père, et que j’aille demander pour toi la main de la fille à la mère ?

VICTOR.

Voulez-vous que je m’introduise dans la maison ? la suivante eût-elle cinquante ans, je me sens le courage de lui faire la cour pour vous servir.

DORLIS.

Indiquez-moi des moyens qui puissent s’accorder avec ma délicatesse, ma timidité.

FLORIMON.

Comment dis-tu ? Timidité, délicatesse ? c’est fort estimable sans doute ; mais cela ne mène à rien.

DORLIS.

S’il se présentait une occasion de rendre service à la mère.

FLORIMON.

Oui dà ! rendre service à la mère, cela serait charmant. Il me vient une idée.

DORLIS.

Quelle est-elle ?

FLORIMON.

Ce que c’est ? oh ! rien... non, cela ne se peut pas.

Dorlis retourne examiner les fenêtres et la maison de madame Dercour ; pendant ce temps-là Florimon dit tout bas à Victor.

Si je la lui confie, il n’y consentira jamais.

VICTOR.

Ne lui en parlez pas. Je vois bien que nous serons obligés de le rendre heureux malgré lui.

FLORIMON.

C’est une folie.

VICTOR.

Tant mieux, nous nous amuserons.

FLORIMON.

J’ai rencontré hier dans la ville une troupe de ces chanteurs italiens qui s’en vont de ville en village, avec leur basse et leur triangle.

VICTOR.

Les voilà au bout de la rue ; il n’y a rien de si plaisant que la basse-taille avec ses lunettes, et la chanteuse avec l’éventail.

FLORIMON.

Nous pourrions prendre leurs instruments, et nous déguisant bien, toi... en femme, et moi comme je pourrai...

DORLIS.

La porte s’ouvre ; c’est Sophie et sa mère.

FLORIMON, donnant une bourse à Victor.

Prends ma bourse ; emmène-les au premier cabaret, dans un instant je suis à toi.

VICTOR.

J’y cours ; voilà de quoi acheter tout un opéra.

Il sort.

FLORIMON, à Dorlis.

Les voilà. Eh bien, que ne commences-tu par présenter tes hommages à la mère et à la fille ? un joli homme comme toi est toujours bien venu des dames.

DORLIS.

Réflexion faite, je ne suis qu’un sot, avec ma timidité, et je vais parler.

FLORIMON.

Bon !

À part.

Il n’en fera rien, j’en réponds.

Haut.

De mon côté, je songe à te servir, et tu auras bientôt de mes nouvelles.

DORLIS.

Comment ! tu m’abandonnes.

FLORIMON.

Par discrétion. Je te laisse avec ta belle.

Il sort.

DORLIS.

Eh mais ! écoute-moi donc. Florimon, mon cher Florimon.

Il suit Florimon jusqu’au fond du théâtre.

 

 

Scène III

 

DORLIS, MADAME DERCOUR, SOPHIE

 

MADAME DERCOUR, parlant à sa servante qu’on ne voit pas.

Entendez-vous, Javotte ? si le jeune La Mortillière arrivait pendant notre absence, vous le prieriez d’attendre ; nous ne tarderons pas à rentrer, nous n’allons faire qu’un tour sur le bord du canal ; surtout beaucoup de politesse, n’y manquez pas, je vous en prie ; c’est qu’ils ont si peu d’éducation, ces gens-là, si peu d’attentions, si peu de soins, il faut tout leur dire. Eh bien, venez-vous, mademoiselle ?

SOPHIE, sortant de la maison.

Me voici, ma mère.

DORLIS.

Il est déjà loin ; me voilà seul auprès d’elle ; je tremble, tout mon courage est parti avec Florimon.

MADAME DERCOUR, retournant à la porte de sa maison.

Écoutez donc, Javotte ; aussitôt que Jacques sera revenu, n’oubliez pas de l’envoyer chez Ricard le notaire, qui demeure à l’autre bout de la ville, pour savoir des nouvelles de sa femme et de son enfant. Cette pauvre petite femme, à dix-sept ans, accoucher après un an de mariage ; et ce mariage encore qui est un secret dans la famille et dans la ville !

SOPHIE.

Un secret que tout le monde sait.

MADAME DERCOUR.

Mais que personne n’est censé savoir ; comme tout cela doit l’agiter, la tourmenter ! oh ! moi cela me tournerait le sang ; je suis si sensible ! j’ai les nerfs si délicats ! Ce n’est pas qu’il ne soit très flatteur de se trouver, à peu de chose près, l’héroïne d’un roman, de jouer un rôle dans une histoire, où, de part et d’autre, on a développé tant de galanterie, tant de générosité, tant de sensibilité... À propos de sensibilité,

Elle retourne encore à sa porte.

Javotte, qu’on passe surtout chez Lonjumeau le libraire, et qu’on sache s’il lui est arrivé de nouveaux romans de Paris.

DORLIS, à part.

Dans une petite ville tout le monde se salue... Si j’osais... Imbécile que je suis !

SOPHIE, à part, apercevant Dorlis.

Encore ce même jeune homme ! je le vois toujours sur nos pas. En vérité, son assiduité m’embarrasse. Il a le regard si tendre !

MADAME DERCOUR, revenant à sa fille.

Qu’est-ce que tu dis ? des romans bien tendres ! tu as raison, il n’y a que ceux-là d’intéressants.

DORLIS, à part.

Je me flatte peut-être ; mais on dirait que mes regards l’ont frappée, et que mon attention à la suivre partout ne lui a pas échappé.

MADAME DERCOUR.

Quelles délices qu’un roman ! c’est le commencement que j’en aime le mieux ; quand les deux jeunes amants bien épris l’un de l’autre se rencontrent, se regardent, se devinent ; le jeune homme suit sa bergère au bal, aux promenades, au spectacle.

SOPHIE, en regardant Dorlis.

Partout.

MADAME DERCOUR.

Il n’ose l’aborder, il y a là quelque Argus jaloux qui veille sur elle, et puis il est si timide.

SOPHIE, en regardant Dorlis.

Ah ! oui, bien timide.

MADAME DERCOUR.

La bergère enchantée de cette timidité, véritable symptôme d’un amour pur et délicat, en est déjà au point de désirer quelque événement favorable qui enhardisse le jeune homme ; et puis les soupirs, et puis les rêves, et puis les insomnies, et puis les billets-doux, les rendez-vous, les sérénades, les rivaux, les jalousies, les duels, les enlèvements, les apparitions, les spectres, les voleurs, et puis le dénouement, qui, comme de raison, contente tout le monde : ah ! conviens avec moi, ma fille, que rien n’est plus charmant, rien n’est plus délicieux qu’un roman.

SOPHIE.

En effet, ma mère, je ne peux vous entendre parler ainsi sans me sentir émue, attendrie...

MADAME DERCOUR.

Et moi donc, cela me reporte à quinze ans ; tout mon désir à moi eût été de faire parler de mes amours ; en tout bien, tout honneur, s’entend : oui, c’eût été là ma folie ; mais votre père faisait l’amour comme un bourgeois ; il commence par demander ma main à mes parents. Beau début !

SOPHIE.

Eh ! mais, ma mère, approuveriez-vous que quelqu’un me recherchât sans vous en prévenir ?

MADAME DERCOUR.

C’est bien différent ; vous êtes si peu avancée pour votre âge, soit dit sans vous déplaire, ma fille. Vous n’avez pas ce tact... ce discernement... bref, l’amour n’est bon pour vous que dans les livres, entendez-vous : mais je babille ici, l’heure de la promenade se passe ; allons, venez, venez, mademoiselle.

DORLIS, à part.

Elles s’éloignent ; allons, il faut attendre le résultat. des efforts de Florimon.

SOPHIE, toujours en regardant Dorlis.

Mais ma mère, au lieu de gagner le bord du canal, que ne nous promenons-nous dans cet endroit ?

MADAME DERCOUR.

Et le beau monde mademoiselle, viendra-t-il nous chercher ici !

SOPHIE.

C’est que je crains pour vous, ma mère, la chaleur, la fatigue.

À part.

Il nous regarde, mais il ne nous parle pas.

MADAME DERCOUR.

Oh ! tout cela ne me fait pas peur.

On entend des instruments derrière le théâtre.

Qu’est-ce que j’entends là ?

SOPHIE.

C’est cette troupe de chanteurs italiens qui sont dans la ville depuis trois jours.

MADAME DERCOUR.

Ah bon Dieu ! on dit qu’ils sont toujours ivres !... et d’une insolence !... Tachons de les éviter.

SOPHIE.

Les voilà.

 

 

Scène IV

 

VICTOR, FLORIMON, SOPHIE, MADAME DERCOUR, DORLIS, DES CHANTEURS DES RUES

 

Florimon a une mauvaise perruque, un habit noir râpé et de larges lunettes sur le nez ; il tient un papier de musique, et un rouleau de papier pour battre la mesure. Victor est en femme ; il a un tambour de basque et un grand éventail.

FLORIMON, bas à Victor.

Bon ! Victor, voilà nos gens en présence.

VICTOR.

À merveille, commençons nos rôles.

DORLIS, à part.

Quelles figures originales !

FLORIMON, bas à Victor.

Il ne nous reconnaît pas.

VICTOR.

Je l’en défierais bien.

MADAME DERCOUR.

Eh ! bien, mademoiselle, n’allez-vous pas vous amuser à écouter ces gens-là ?

FLORIMON, allant au-devant de Sophie.

Perdonnaté mi, bellissima Francezé, si je vous retarde d’un moment. Ascoutate, vi pregò, ouna canzonnetta della mia fazonne, dont les paroles elles sont françaises, qualle a déjà fait l’admiration de toute l’Europe.

SOPHIE.

Excusez ; mais nous sommes très pressées.

DORLIS.

Que peuvent-ils vouloir à ces dames ?

FLORIMON.

C’est l’affaire d’oune instant. Allons, prestò, en mesure, signora.

MADAME DERCOUR.

Passez pas ici, mademoiselle.

Sophie passe de l’autre côté, et y trouve déjà Victor qui entonne le couplet d’une voix claire en frappant sur son tambour de basque. Elle veut se retourner vers sa mère, les musiciens se sont déjà placés entre elles deux. Madame Dercour, étonnée de l’action de Victor et des musiciens, veut se retourner du côté de Florimon qui bat la mesure vivement et gravement, de façon qu’elles se trouvent prisent de tous côtés.

CHŒUR.

La science et la gloire
Chimère, éclat trompeur,
Aimer, chanter et boire,
Voilà le vrai bonheur.

MADAME DERCOUR.

C’est bon, c’est bon ; mais de grâce...

FLORIMON, seul.

Nargue d’un pauvre hère
Qui veut être savant ;
Parlez-moi d’un vivant
Qui vous remplit son verre,
Et chante en l’avalant...

MADAME DERCOUR.

Mais, messieurs...

LE CHŒUR reprend vivement.

La science et la gloire,
Chimère, éclat trompeur ;
Aimer, chanter et boire,
Voilà le vrai bonheur.

MADAME DERCOUR.

Mais je vous dis que nous n’avons pas le temps d’en entendre davantage.

Elle veut sortir, Florimon l’arrête.

FLORIMON.

Nous avons encor l’andante, le cantabile, l’allegretto, l’allegramente, l’allegro.

MADAME DERCOUR.

Mais encore une fois...

FLORIMON, la retenant toujours.

Oh ! bon gré, mal gré, vous nous écouterez. Allons camarades.

FLORIMON et VICTOR, chantant.

La science et la gloire...

MADAME DERCOUR.

Voyez pourtant comme une honnête femme est exposée à être insultée.

DORLIS, qui, pendant toute la scène, a eu peine à se contenir, s’élançant entre les dames et les chanteurs.

Insolents, voulez-vous bien passer votre chemin, sans vous le faire répéter ?

FLORIMON, à part.

Bon !

VICTOR, à part.

Voilà ce que nous voulions.

FLORIMON.

Et perché, s’il vous plaît, il signor, se mêle-t-il de notre affaire ?

VICTOR.

Voulez-vous empêcher de pauvres gens comme nous de gagner nostra vie ?

DORLIS.

Non ; mais je saurai vous faire respecter ces dames.

MADAME DERCOUR.

Oh ! le brave jeune homme !

SOPHIE.

Je respire.

VICTOR, à Florimon.

Ferme. Poussez la querelle,

FLORIMON.

Est-ce donc manquer de respect à ces dames que de vouloir leur faire entendre ce qu’il y a de mieux dans tous les opéras des Sarti, des Paësiello, des Cimarosa ?

DORLIS.

Tais-toi, impertinent.

VICTOR.

Est-ce vous qui m’empêcherez de chanter ?

DORLIS.

Oui, ce sera moi.

VICTOR.

Vous !

DORLIS.

Moi.

VICTOR.

Allons donc.

MADAME DERCOUR.

Eh ! de grâce, ne vous exposez pas, vous voilà seul contre eux.

SOPHIE.

Ne voyez-vous pas qu’ils sont ivres dès le matin ?

DORLIS.

Laissez-moi, mesdames, laissez-moi châtier ces insolents.

VICTOR, à Florimon.

À merveille ! courage !

FLORIMON.

Et je vous soutiens, moi, que je chanterai et que ces dames m’écouteront.

DORLIS.

Décampez au plus vite, je vous le conseille.

FLORIMON.

Je me moque de vos avis, et je chanterai.

DORLIS.

Tiens, drôle, voilà pour t’apprendre à parler.

Il va pour donner un soufflet à Florimon.

FLORIMON, l’arrêtant.

Assez, signor, assez. Il me paraît qu’on préfère votre conversation à la nôtre. Tant mieux pour vous. Mà, convenez que vous nous devez quelque reconnaissance. Quelque grande colère que nous vous ayons inspirée, c’est à nous que vous devez l’avantage de causer avec ces dames. La riverenzia, signor, de tout mon cœur. Allons, enfants, faire admirer ailleurs nos préciosissimes talents.

Ils s’en vont en chantant.

La science et la gloire,
Chimère, éclat trompeur.

 

 

Scène V

 

DORLIS, MADAME DERCOUR, SOPHIE

 

DORLIS.

Je crois que ces marauds se permettent encore de plaisanter. S’ils ne s’éloignent au plus tôt...

MADAME DERCOUR.

Les voilà partis ; laissez-les : en vérité, ils m’ont fait une frayeur dont j’ai peine à me remettre. Quelle reconnaissance ne vous devons-nous pas ?

SOPHIE.

En effet, monsieur ne pouvait pas se trouver là plus à propos.

DORLIS.

Vous attachez trop de prix, mesdames, à un léger service qu’il était du devoir d’un galant homme de vous rendre. C’est à moi à me féliciter de l’heureuse rencontre que j’ai faite.

MADAME DERCOUR, à sa fille.

Ce jeune homme paraît fort aimable.

SOPHIE.

Il s’exprime avec une grâce toute particulière.

MADAME DERCOUR.

Pourrais-je au moins savoir à qui nous avons tant d’obligation ?

DORLIS.

Je me nomme Dorlis.

MADAME DERCOUR.

Vous n’êtes pas de cette ville ?

DORLIS.

Non, madame, j’arrive de Paris.

MADAME DERCOUR.

Je m’en doutais. Ces jeunes gens de Paris ont un certain je ne sais quoi qui n’appartient qu’à eux.

DORLIS.

Je suis à Montargis depuis huit jours, et je loge...

SOPHIE.

Dans cette auberge, je crois ?

DORLIS.

Il est vrai.

MADAM E DERCOUR.

Ah !... tu avais déjà remarqué...

SOPHIE

À la fenêtre, aux promenades.

MADAME DERCOUR.

En effet, à présent je me rappelle, je crois, vous avoir aperçu hier ou avant-hier aux Belles Manières. Les Belles Manières sont comme qui dirait le Tivoli de Montargis. Et comptez-vous rester dans notre ville ?

DORLIS.

Les affaires qui m’y ont amené ne sont pas très importantes ; mais la société m’y paraît si agréable, que j’y prolongerais mon séjour avec bien du plaisir.

MADAME DERCOUR.

C’est qu’en effet... Écoute donc, ma fille, ce jeune homme nous a rendu service.

SOPHIE.

Je le crois très honnête.

MADAME DERCOUR.

Nous ne risquons rien de l’engager à venir nous voir. 

SOPHIE.

Je pense comme vous, ma mère.

MADAME DERCOUR.

Puis-je espérer que, pendant le peu de temps que vous resterez à Montargis, vous voudrez bien voir les personnes que vous avez si généreusement obligées ?

DORLIS.

Ah ! madame, cette gracieuse invitation me ferait rester à Montargis toute ma vie.

MADAME DERCOUR.

Comme il est galant ! comme il est poli ! c’est charmant ; cela ressemble à un commencement d’aventure, en vérité. Je suis veuve, monsieur, j’ai quelque fortune, je rassemble chez moi la meilleure société de tout le département du Loiret, j’ose le dire, et j’espère qu’on vous verra plus d’une fois dans ma maison ; voilà le moment où elle va devenir fort agréable. Je marie ma fille.

DORLIS.

Vous mariez mademoiselle !

MADAME DERCOUR.

À monsieur La Mortillière de Moulins ; c’est une affaire conclue. Nous attendons le futur aujourd’hui même ; ma fille et moi nous ne le connaissons encore que de réputation ; c’est mon frère de Moulins qui a fait ce mariage. Le jeune La Mortillière est le garçon le plus aimable, le plus riche, le plus galant, et le plus beau de tout le Bourbonnais. Oh ! c’est un mariage très convenable. Vous concevez qu’on dansera à la noce. Nous avons ici d’excellents danseurs ; mais je suis persuadée que vous les surpasserez tous.

DORLIS.

Moi, madame ? oh ! je danse très mal, je vous en avertis.

MADAME DERCOUR.

Pure modestie ; un seul mot encore : peut-on savoir quelle est votre profession ?

DORLIS.

Je suis peintre.

MADAME DERCOUR.

Peintre ! eh ! que ne disiez-vous donc ? je suis folle de la peinture, moi ; vous ferez le portrait de mon gendre, celui de ma fille, le mien. Eh vite, eh vite, mademoiselle, allons annoncer à toutes nos élégantes qu’il est arrivé un peintre à Montargis. Oh ! je vous réponds que vous ne manquerez pas d’occupation. Eh bien, mademoiselle, vous partez sans saluer, sans rien dire ; qu’est-ce que cela signifie ?

SOPHIE.

De grâce, monsieur, comptez autant sur ma reconnaissance que sur celle de ma mère.

MADAME DERCOUR.

À la bonne heure, voilà ce qui s’appelle parler. Monsieur, je suis votre très humble servante : un peintre, un peintre à Montargis ! c’est charmant, c’est délicieux ; il en faut profiter, cela ne se rencontre pas tous les jours.

Elles sortent.

 

 

Scène VI

 

DORLIS, seul

 

Elle va se marier ! on attend le futur aujourd’hui ! allons, il faut y renoncer. Y renoncer ! quand, d’après les mots qui lui sont échappés, je pourrais concevoir quelque espérance... Et ce Florimon qui m’avait promis de tout faire pour moi ! que fait-il ? où est-il ?

 

 

Scène VII

 

VICTOR, DORLIS, FLORIMON

 

FLORIMON.

Eh bien ! mon ami, où en es-tu avec ta belle Sophie ?

VICTOR.

Avez-vous causé avec la mère ?

FLORIMON.

Aimes-tu toujours la demoiselle ?

VICTOR.

Répond-elle à vos sentiments ?

FLORIMON.

Quand l’épouses-tu ?

DORLIS.

Oui, tu es un charmant garçon ; tu me promets des merveilles et tu ne fais rien : si le hasard ne m’avait pas mieux servi que toi...

FLORIMON.

Comment, le hasard ?...

DORLIS.

Eh ! oui, je cherchais sous quel prétexte les aborder. Ces mauvais chanteurs italiens sont venus les étourdir de leur détestable musique.

VICTOR.

Détestable ! oh ! je vous réponds qu’il y en a parmi eux qui chantent fort bien.

DORLIS.

Qu’ils chantent bien ou mal, que m’importe ? ils étaient ivres ; ils ont insulté ces dames.

FLORIMON.

Pas possible.

DORLIS.

C’est comme je te le dis ; ils voulaient absolument les forcer à les entendre.

VICTOR.

En vérité !

DORLIS.

Oui. Moi, je n’ai pas pu me contenir.

FLORIMON.

Je te vois d’ici ; en galant chevalier, tu prends la défense des belles insultées, tu chasses les insolents chanteurs, et te voilà en conversation réglée : le résultat de l’entretien ?

DORLIS.

Le résultat, c’est qu’il faut quitter Montargis dès aujourd’hui.

FLORIMON.

Comment ! t’aurait-elle déjà témoigné son aversion ?

DORLIS.

Au contraire, je crois même qu’il ne serait pas impossible de m’en faire aimer.

VICTOR.

La mère aurait-elle pénétré vos sentiments ?

DORLIS.

La mère ma comblé de politesses ; elle m’a engagé à la venir voir pendant mon séjour à Montargis.

FLORIMON.

Eh ! mais, que diable, tout va le mieux du monde ! pourquoi partir si promptement ?

DORLIS.

C’est que dès demain peut-être elle est mariée à un autre ; on attend le futur aujourd’hui : c’est un monsieur La Mortillière, un élégant de Moulins ; elles ne le con naissent ni l’une ni l’autre ; mais il est riche : c’est un oncle qui fait ce mariage ; et moi, inconnu, sans appui, comment espérer d’obtenir la préférence !

VICTOR.

On la marie à un autre !

FLORIMON.

Oh ! parbleu, ceci devient piquant ! La Mortillière, dis-tu, qu’on attend de Moulins aujourd’hui ? Victor !

VICTOR.

Me voilà.

FLORIMON.

Eh ! vite, mon garçon, sur la route de Moulins, à la première auberge ; observe, examine les voyageurs, interroge les passants, les domestiques, les postillons ; il s’agit de reconnaître ce fameux La Mortillière, de le retenir aussi longtemps que tu pourras, et de revenir m’annoncer ici son arrivée. Je t’attends.

VICTOR.

J’y cours. Un faraud de Moulins qui vient prendre possession d’une femme, cela se reconnaît d’une lieue. Vous aurez bientôt de mes nouvelles.

Il sort.

 

 

Scène VIII

 

FLORIMON, DORLIS

 

FLORIMON.

Toi, mon cher Dorlis, va joindre ces dames à la promenade ; fais la cour à la mère, fais les yeux doux à la fille : nous avons de l’argent ; tu es amoureux ; Victor et moi, nous avons de l’esprit. Sois attentif, complaisant, prévenant, galant, fais-toi aimer enfin ; je reste ici pour songer à tes affaires.

DORLIS.

Oui, je suivrai tes conseils, je compte sur ton amitié, tout ce que tu feras sera bien fait ; quant à moi, je suis incapable de rien concevoir, de rien exécuter. L’amour m’occupe entièrement. Ah ! qu’on est heureux d’avoir un ami comme toi !

Il sort.

 

 

Scène IX

 

FLORIMON, seul

 

Allons, morbleu !... ceci ne laisse pas que d’être fort embarrassant. Je parais ne douter de rien en présence de Dorlis ; mais ce mariage arrêté !... Eh bien, serais je effrayé d’un tel obstacle ? Fi donc ! c’est une partie d’honneur ; mais qu’est-ce que c’est que cette figure-là.

 

 

Scène X

 

FLORIMON, BERNARD, une lettre à la main, une valise sur l’épaule

 

BERNARD.

Eh l’ami ! pourriez-vous m’enseigner la maison de madame Dercour ?

FLORIMON, à part.

Serait-ce un des gens ?...

Haut.

Vous demandez la maison de madame Dercour ?

BERNARD.

Juste.

FLORIMON.

Pour y déposer cette malle ?...

BERNARD.

Précisément.

FLORIMON.

Et lui remettre cette lettre ?

BERNARD.

Vous l’avez dit.

FLORIMON.

De la part du jeune...

BERNARD.

La Mortillière.

FLORIMON.

De Moulins ?

BERNARD.

Département de l’Allier.

FLORIMON.

Son gendre futur ?

BERNARD.

Dont j’ai l’honneur d’être le jockey.

FLORIMON.

Nous y voilà.

BERNARD.

Il paraît que vous êtes au fait ?

FLORIMON.

Je suis de la famille.

BERNARD.

Ah ! vous êtes ?...

FLORIMON.

Arrive-t-il bientôt votre maître ?

BERNARD.

Il est arrivé.

FLORIMON.

Bon !

BERNARD.

Il est dans une auberge là, à l’entrée de la ville.

FLORIMON.

Il se repose.

BERNARD.

Pas du tout. Il fait une grande toilette.

FLORIMON.

Pour paraître devant sa prétendue ?

BERNARD.

C’est ça.

FLORIMON.

Et il n’est pas seul La Mortillière ?

BERNARD.

Pardonnez-moi.

FLORIMON.

Mais l’oncle qui a fait le mariage ?

BERNARD.

Il est malade.

FLORIMON.

Ce pauvre cher homme !

BERNARD.

Oh ! ce ne sera rien.

FLORIMON.

Tant mieux. Votre maître vous envoie devant pour l’annoncer ?

BERNARD.

Avec cette lettre et cette valise où sont ses papiers.

FLORIMON, à part.

Une lettre, des papiers ! tout cela peut entrer sans inconvénient.

BERNARD.

Or, pendant qu’il était devant son miroir, moi je me suis amusé dans un cabaret : cela m’a retardé : c’est pourquoi dépêchez-vous de m’indiquer la maison...

FLORIMON.

La voilà.

BERNARD.

La voilà ! c’est charmant. Une jolie affaire au moins que fait là madame Dercour ; mon maître est la coqueluche de Moulins. Toutes les femmes se l’arrachent, et vous entendez que cela vous donne un certain relief dans les antichambres du pays. Votre serviteur, de tout mon cœur.

Il entre dans la maison de madame Dercour.

 

 

Scène XI

 

FLORIMON, seul

 

Voilà le valet dans la maison ; mais pour le maître il n’y est pas encore.

 

 

Scène XII

 

VICTOR, FLORIMON

 

VICTOR.

Eh vite ! eh vite ! en action, voilà l’ennemi qui s’avance. Je n’ai pas eu de peine à le reconnaître ; il prend soin de se nommer tout le monde. Pour l’arrêter, impossible ; il était déjà en route, vers cet endroit, et tenez, le voici.

 

 

Scène XIII

 

VICTOR, LA MORTILLIÈRE, FLORIMON

 

LA MORTILLIÈRE.

Pourriez-vous me faire le plaisir de m’enseigner la maison de madame Dercour ? Je suis le jeune La Mortillière, le gendre futur qu’elle attend.

FLORIMON.

Bien enchanté de faire votre connaissance. Êtes-vous las ?

LA MORTILLIÈRE.

Beaucoup. J’étais si cahoté dans cette maudite chaise, que j’ai été obligé de faire trois mortelles lieues à pied ce matin.

FLORIMON.

Tant pis.

LA MORTILLIÈRE.

Pourquoi donc ça ?

FLORIMON.

C’est que vous n’y êtes pas encore...

LA MORTILLIÈRE.

On m’avait dit la première porte.

FLORIMON.

La première du côté de Paris ; mais la dernière du côté de Moulins.

LA MORTILLIÈRE.

Oh ! diable !

VICTOR.

C’est bien différent. Vous concevez ?

LA MORTILLIÈRE.

Je conçois. Et la ville est longue ?

FLORIMON.

Mais non, pas extraordinairement.

VICTOR.

Ce n’est pas la ville qui est longue, c’est le faubourg.

FLORIMON.

Mais pas trop encore ; trois quarts de lieue pour arriver au bout des ponts.

LA MORTILLIÈRE.

Trois quarts de lieue !

VICTOR.

Pas davantage.

LA MORTILLIÈRE.

Si j’avais su cela...

VICTOR.

Vous n’auriez pas fait une toilette...

LA MORTILLIÈRE.

Aussi conséquente.

FLORIMON.

Aussi recherchée, voulez-vous dire ?

VICTOR.

Il est vrai que vous êtes mis dans le dernier goût.

LA MORTILLIÈRE.

Nous avons à Moulins le journal des modes, avec les gravures ; mais quand je serai là-bas, encore, comment trouver...

FLORIMON.

Mon petit jockey va vous conduire, si vous voulez.

VICTOR.

Oui, je me charge de promener monsieur.

FLORIMON.

Justement, je viens de lui donner une commission dans ce quartier-là.

LA MORTILLIÈRE.

En vérité ? Cela se rencontre à merveille ; et mon coquin de valet que j’avais envoyé devant ! le drôle se sera arrêté dans quelque cabaret.

FLORIMON.

Si je le vois, j’aurai soin de vous l’envoyer. Écoute donc, Victor, tu pourras prendre le long du canal, il y a un bon quart de lieue...

VICTOR.

Oui, de plus... de moins, je veux dire : allons, venez, venez, je ne vous perdrai pas, j’en réponds.

LA MORTILLIÈRE.

Allons, puisqu’il le faut, marchons. C’est fort désagréable ; cependant je vous prie de croire que je sens tout l’excès de votre complaisance.

VICTOR.

Par ici, par ici, monsieur.

Il sort avec La Mortillière.

 

 

Scène XIV

 

FLORIMON, seul

 

Bon voyage ! grâce à l’intelligence de Victor, nous à ne le verrons pas de sitôt. Sachons mettre à profit son absence. J’ai tout mon plan dans ma tête ; je me suis informé du caractère de madame Dercour ; romanesque et sentimentale ! se pâmant au nom d’un artiste ! Allons, morbleu ! que La Mortillière ne puisse se présenter chez sa prétendue que pour y signer, en qualité de témoin, son contrat de mariage avec un autre.

 

 

ACTE II

 

La scène se passe chez madame Dercour.

Le théâtre représente un salon ; une fenêtre dans le fond ou sur le côté.

 

 

Scène première

 

JAVOTTE, SOPHIE

 

JAVOTTE.

Oui, mademoiselle, il est arrivé.

SOPHIE.

Qui donc ? La Mortillière ?

JAVOTTE.

Non, pas lui, mais son valet, qui ne le précède que de quelques instants ; le pauvre garçon tombait de fatigue ; eh ! vite, je l’ai envoyé se jeter sur son lit, dans la chambre qu’on lui a destinée ; mais quel est donc ce jeune homme qui est revenu avec vous de la promenade, et qui donne la main à madame ? Dans le premier moment, moi, je l’ai pris pour le futur.

SOPHIE

C’est un jeune homme qui s’est trouvé dans la rue, fort à propos comme nous sortions, pour nous rendre service ; ma mère l’a engagé à venir nous voir. Si tu savais, ma chère, comme sa conversation m’a intéressée ! Il a un ton en même temps si galant et si réservé... Si ma mère me demande, Javotte, tu lui diras que je vais la rejoindre dans un moment. Entends-tu ?

JAVOTTE.

Oui, mademoiselle.

SOPHIE.

Ah ! ma bonne amie, je souhaite que La Mortillière soit aussi aimable que ce jeune homme ; mais franche ment cela me paraît bien difficile.

Elle sort.

 

 

Scène II

 

JAVOTTE, seule

 

Ouais ! qu’est-ce que cela signifie ? Mademoiselle me paraissait hier bien plus contente de son mariage ; est ce que ce jeune homme dont elles ont fait rencontre aurait changé ses dispositions ? Eh ! mon Dieu ! il ne faut qu’un moment pour cela.

 

 

Scène III

 

MADAME DERCOUR, DORLIS, JAVOTTE

 

MADAME DERCOUR, une lettre à la main.

Vous dites donc, Javotte, que c’est le valet de La Mortillière qui vous a remis cette lettre ?

JAVOTTE.

Oui, madame.

MADAME DERCOUR.

Ah ! écoutez donc, Javotte ; Jacques a-t-il passé chez Ricard le notaire ?

JAVOTTE.

Oui, madame, il ne fait que de revenir ; madame sait aussi bien que moi qu’il y a loin d’ici chez ce notaire ; c’est tout au bout des ponts, comme qui dirait à trois quarts de lieue d’ici.

MADAME DERCOUR.

Eh bien ?

JAVOTTE.

Eh bien ! madame, on a dit à Jacques que la mère et l’enfant se portaient aussi bien qu’ils pouvaient pour l’instant ; ce qu’il y a de fâcheux, c’est que le médecin a recommandé beaucoup de repos, et qu’elle a pour garde la commère Dufour, qui ne déparle pas, comme vous savez.

MADAME DERCOUR.

Et le mari ! toujours là ?

JAVOTTE.

Ah ! mon Dieu ! il n’en bouge pas ; c’est comme un amant près de sa maîtresse, et c’est bien naturel, puique c’est sa femme, et qu’ils sont mariés secrètement ; car c’est toujours un mystère, et il a fallu plus de façons pour que Jacques apprît tout cela !

MADAME DERCOUR.

C’est bon, laissez-nous...

Javotte sort.

 

 

Scène IV

 

DORLIS, MADAME DERCOUR

 

MADAME DERCOUR.

Cela me contrarie beaucoup. C’était ce notaire qui devait faire le contrat de mariage, et il faut précisément que sa femme accouche hier. Au surplus, vous voyez que je ne vous trompais pas ; voilà le prétendu qui arrive, la noce ne tardera pas à se faire ; c’est mon frère qui m’écrit ; il espérait venir lui-même me présenter mon gendre ; une indisposition subite le retient à Moulins. Le jeune La Mortillière n’a pu résister au désir de voir ma fille, et je vous avoue que cette impatience me prévient en sa faveur.

DORLIS.

Puisse mademoiselle votre fille être heureuse dans les nœuds qu’elle va former ! Mais, madame, je ne m’aperçois pas que je deviens importun.

MADAME DERCOUR.

Importun ! pouvez-vous jamais l’être ? Restez donc, je vous en prie ; mon gendre ne peut pas tarder, et je serai enchantée que vous me disiez votre sentiment sur son compte.

DORLIS.

Ah, madame !...

À part.

Que je souffre !

Ici on entend dans la rue un bruit de chaise de poste et un claquement de fouet.

MADAME DERCOUR.

Une chaise de poste qui s’arrête ! serait-ce lui ?

Elle va regarder à la fenêtre.

DORLIS.

Il n’en faut pas douter, c’est lui-même. Et pas de nouvelles de Florimon !

MADAME DERCOUR.

C’est lui ; le voilà qui descend de voiture ; regardez, regardez donc.

Elle appelle.

Javotte ! Javotte !

DORLIS, à part, en regardant à la fenêtre.

Eh mais ! je ne me trompe pas ; c’est notre chaise de poste, ce sont nos chevaux, serait-ce Florimon ? 

 

 

Scène V

 

DORLIS, MADAME DERCOUR, JAVOTTE

 

JAVOTTE.

Attendez un moment, madame, j’y suis ; c’est que j’indiquais à monsieur votre gendre... il me suit : oh ! mademoiselle n’aura pas à se plaindre, et c’est vraiment un joli cavalier. Tenez, le voilà.

 

 

Scène VI

 

DORLIS, MADAME DERCOUR, FLORIMON, paré ridiculement, JAVOTTE dans le fond du théâtre

 

FLORIMON.

C’est sans doute à madame Dercour que j’ai l’honneur de parler ?

DORLIS, à part.

C’est Florimon ; je ne me trompais pas.

FLORIMON.

Il est bien flatteur pour le jeune La Mortillière, madame...

Ayant l’air d’être surpris en apercevant Dorlis.

Ô ciel ! que vois-je ?

MADAME DERCOUR.

Qu’est-ce que c’est donc ?

FLORIMON, toujours sur le même ton.

Par quel hasard à Montargis, toi, mon cher Dorlis ?

DORLIS, à part.

Où veut-il en venir ?

FLORIMON, bas à Dorlis.

Parais donc étonné de me revoir.

Haut avec un ton sentimental.

Que je t’embrasse, mon cher ami !

MADAME DERCOUR.

Vous le connaissez ?

FLORIMON, déclamant.

Si je le connais, madame ! c’est mon meilleur ami, c’est l’ami...

Bas à Dorlis.

Seconde-moi donc un peu.

Haut.

Ah ! quel bonheur ! quelle heureuse rencontre ! quel destin favorable !

DORLIS.

Mais je ne conçois pas...

FLORIMON.

Comment tu retrouves ici ton cher camarade Florimon sous le nom de La Mortillière ; Florimon est le nom qu’on me donnait au collège pour me distinguer de mon frère.

MADAME DERCOUR.

De votre frère ! je vous ai cru fils unique ?

FLORIMON, un peu embarrassé.

Fils unique ! je le suis en effet... depuis que j’ai eu le malheur de perdre un frère chéri ; mais en vérité je ne m’attendais pas... Mon valet a dû vous remettre une lettre.

MADAME DERCOUR.

Oui, sans doute ; et quelle est donc cette maladie de mon frère ?

FLORIMON.

Une bagatelle, un rien ; un petit rhumatisme ; ainsi point d’inquiétude. Mais votre aimable fille...

MADAME DERCOUR.

Dans l’instant vous l’allez voir ; mais vous avez besoin sans doute de votre domestique ; Javotte, allez donc dire à ce garçon que son maître est arrivé.

JAVOTTE.

J’y cours.

Elle sort.

 

 

Scène VII

 

DORLIS, FLORIMON, MADAME DERCOUR

 

FLORIMON, à part.

Diable !

Haut.

Point du tout ; ne le dérangez pas.

MADAME DERCOUR.

Pardonnez-moi ; ne faut-il pas qu’il vous montre votre appartement ? Car je vous en prie, mon gendre, regardez-vous ici comme chez vous : mais ma fille ! je ne conçois pas ce qui peut l’arrêter : permettez que j’aille voir par moi-même... Je peux vous laisser ensemble, puisque vous vous connaissez. J’admire le hasard ; il faut que vous vous trouviez l’ami d’un homme à qui ma fille et moi nous avons des obligations...

FLORIMON.

En vérité ! et moi donc, madame ! je lui dois la vie.

DORLIS.

Vous me devez la vie ! à moi ?

FLORIMON.

Oui, à vous, à vous ! Oh ! vous avez beau vouloir le cacher par modestie, je me fais gloire de publier des bienfaits...

Bas à Dorlis.

Ne va pas me démentir.

Haut.

Oh ! c’est un garçon précieux... Mais de grâce, il me tarde de voir l’objet charmant...

MADAME DERCOUR.

Dans un instant, je cours moi-même... Par ma foi, il faut convenir que voilà deux jeunes gens bien aimables.

Elle sort.

 

 

Scène VIII

 

DORLIS, FLORIMON

 

DORLIS.

Mais dis-moi donc quelle est ton intention en te faisant passer ici pour ce La Mortillière ?

FLORIMON.

De te faire épouser ta chère Sophie ; aie toujours les yeux fixés sur moi ; fais exactement tout ce que je te recommanderai ; dans deux heures elle est à toi.

DORLIS.

Mais si le futur, le véritable La Mortillière arrivait dans cet intervalle ?

FLORIMON.

Point d’inquiétude ; je l’ai envoyé promener pour longtemps avec Victor, du côté des ponts.

DORLIS.

Je ne sais si je dois consentir...

FLORIMON.

Encore des scrupules ! veux-tu que je l’épouse à ta place ?

DORLIS.

Non, parbleu !

LORIMON.

Tu n’as qu’à parler. Ce n’est pas là ce qui m’inquiète. C’est ce valet du véritable La Mortillière qui est dans la maison, qu’on va m’envoyer, et qui, à coup sûr, ne me prendra pas pour son maître ; dans le premier moment, moi, je n’ai pas pensé à ce nigaud de valet, à qui moi-même j’ai enseigné la maison. Aide-moi donc à m’en débarrasser. Le voilà.

 

 

Scène IX

 

DORLIS, BERNARD, FLORIMON

 

BERNARD, comme un homme qui vient de s’éveiller.

Eh bien ! on m’avait dit que mon maître était arrivé, et qu’il me demandait : je ne le vois pas.

FLORIMON.

Votre maître ? La Mortillière ?

BERNARD.

Précisément.

FLORIMON.

Le voilà qui sort pour une affaire très pressée qu’il a dans la ville ; le voyez-vous au bas de l’escalier ? il vous appelle.

BERNARD, regardant.

Je ne le vois pas.

FLORIMON.

Parbleu ! je le crois bien. Le voilà dans la rue, il marche toujours pendant que vous faites des réflexions. Courez donc après lui.

BERNARD.

Que je coure après lui ?

FLORIMON, le poussant du côté de la coulisse.

Eh ! sans doute, puisqu’il vous appelle, c’est qu’apparemment il a besoin de vous.

BERNARD.

Mais... je ne sais pas...

FLORIMON.

Eh ! dépêchez-vous donc, si vous voulez le rejoindre.

BERNARD.

Mais je ne crois pas...

FLORIMON, le poussant tout-à-fait dehors.

Eh ! allez donc, butor que vous êtes.

Au moment où Florimon pousse rudement Bernard d’un côté, madame Dercour et Javotte entrent d’un autre côté.

 

 

Scène X

 

JAVOTTE, MADAME DERCOUR, FLORIMON, DORLIS

 

MADAME DERCOUR.

Eh mais ! qu’est-ce que c’est donc ?

FLORIMON, se retournant.

Ce que c’est, madame ? un maraud, un coquin que je chasse.

MADAME DERCOUR.

Comment ! votre domestique ?

FLORIMON.

Il ne l’est plus, madame.

À Javotte.

Ah ! je vous en prie, mademoiselle, s’il revient, remettez-lui cet argent.

Il lui donne de l’argent.

C’est beaucoup plus qu’il ne lui est dû ; mais que je ne le revoie plus, qu’il ne remette pas les pieds dans la maison.

JAVOTTE.

Soyez tranquille, je me charge de lui fermer la porte.

FLORIMON.

Bon ! voilà tout ce que je demande.

Javotte sort.

 

 

Scène XI

 

MADAME DERCOUR, FLORIMON, DORLIS

 

MADAME DERCOUR.

Eh mais ! que vous a-t-il donc fait ce pauvre garçon ?

FLORIMON.

Ce qu’il m’a fait, madame, ce qu’il m’a fait !... c’est un ivrogne : quand il a bu, il va jusqu’à soutenir que ce n’est pas moi qui suis son maître ; je ne serais pas étonné qu’il fît mille contes à votre domestique.

MADAME DERCOUR.

C’est incroyable.

FLORIMON.

Il est temps que je me débarrasse d’un pareil insolent... Mais de grâce, laissons là ce malheureux valet. Je suis tout à l’amour et à l’amitié...

Bas à Dorlis.

Attention.

MADAME DERCOUR.

Ma fille va descendre dans un moment.

FLORIMON.

Fort bien ; maintenant, mon cher Dorlis, pourrais je enfin savoir par quelle bienheureuse aventure je te trouve à Montargis chez ma belle-mère, auprès de ma prétendue ?

Bas à Dorlis.

Déclare ton amour.

Haut.

C’est qu’il y a près d’un siècle, en vérité, que je ne t’ai vu ; j’ai demandé de tes nouvelles de tous les côtés : j’ai même écrit à Paris à ton oncle le banquier.

MADAME DERCOUR.

Comment ! vous avez un oncle ?...

FLORIMON.

Jouissant d’une fortune considérable, dont le cher Dorlis doit avoir un jour sa part. La renommée m’a appris que tu t’étais distingué au dernier salon.

MADAME DERCOUR.

Comment ?

DORLIS.

Une bagatelle.

FLORIMON.

Une bagatelle ! une marine, un clair de lune, une de Montargis !

Bas à Dorlis.

Parle donc, ne crains rien.

Haut.

Eh bien ! mon cher, tu te tais ?

DORLIS, à part.

Allons, il faut faire ce qu’il dit.

FLORIMON, bas à Dorlis.

Du sentiment, de l’expression.

DORLIS, haut.

Si je me tais, ce n’est pas sans raison.

FLORIMON, bas à Dorlis.

Bien, continue sur ce ton-là.

Haut.

Eh ! quelle est donc cette raison ? En est-il qu’on doive cacher à son ami ? En vérité, madame, son silence et l’altération de sa voix ont porté le trouble dans mon âme.

MADAME DERCOUR.

Mais en effet il paraît profondément affecté ; il commence à m’inquiéter.

DORLIS.

Ah ! madame, et toi, mon cher Florimon... car je ne puis encore m’accoutumer à te donner ce nom fatal de La Mortillière : qu’allez-vous penser du malheureux Dorlis quand vous apprendrez son secret ?

MADAME DERCOUR.

Eh ! peut-il jamais rien changer à mes sentiments pour un homme qui, sans me connaître, m’a rendu si généreusement service ?

FLORIMON.

Eh ! moi, puis-je oublier que je te dois la vie ? Ah ! tu ne conçois pas encore jusqu’à quel point je suis capable de pousser la reconnaissance : parle donc, mon cher Dorlis, épanche tes secrets dans le sein d’un ami.

DORLIS.

Non, cessez de me presser ; vous vous repentiriez bientôt... De grâce, laissez-moi m’éloigner.

MADAME DERCOUR.

Vous ne sortirez pas ; La Mortillière et moi nous avons des droits à votre confiance, nous les réclamons : ah ! parlez, je vous en supplie.

DORLIS.

Eh bien ! puisqu’il le faut, sachez que vous voyez en moi...

FLORIMON.

Eh bien ! que voyons-nous en toi ?

Bas à Dorlis.

Courage !

MADAME DERCOUR.

Achevez donc.

DORLIS.

Je ne le puis... Je n’ose.

FLORIMON, d’un ton burlesquement tragique.

Et moi je le devine : il aime celle que je viens épouser.

MADAME DERCOUR.

Se pourrait-il ?

DORLIS.

Je n’ai plus rien à dire.

FLORIMON, sur le même ton.

Je te reconnais, fatal amour, toi qui divisas tant de fois les meilleurs amis !

DORLIS.

Voilà huit jours que je suis dans cette ville ; dès le premier soir je vis votre aimable fille. Sa vue seule alluma dans mon cœur une passion qui ne s’éteindra jamais ; je vous suivais partout, sans oser vous parler, quand ce matin un hasard favorable me procura l’occasion de vous rendre un léger service. Déjà j’osais concevoir quelque espérance : hélas ! elle a peu duré.

MADAME DERCOUR.

Vous ne sauriez croire combien il m’en coûte d’être obligée de vous affliger à l’instant même où...

FLORIMON, toujours déclamant.

Que dites-vous, madame ? me croyez-vous incapable d’un mouvement généreux ?

MADAME DERCOUR, étonnée.

Mais vous-même, que dites-vous ?

FLORIMON.

Quel est donc le fatal destin qui me poursuit ? Eh quoi ! j’arrive ici pour faire le malheur de mon meilleur ami, de mon libérateur ! Non, non ma vertu saura surmonter mon intérêt personnel.

DORLIS, à part.

Comme il pille tous nos drames !

FLORIMON.

Soyez heureux, mon cher Dorlis ; épousez celle que vous adorez, celle qui m’était destinée ; je vous abandonne toutes mes prétentions, tous mes droits, s’il est vrai que j’en aie quelques-uns ; et moi infortuné...

MADAME DERCOUR.

Eh mais ! permettez donc, j’admire votre générosité ; elle m’étonne...

FLORIMON.

Eh ! madame, honorez moins ce qui n’est qu’un de voir.

MADAME DERCOUR.

Pour moi, j’avoue que dans tous mes romans je n’ai rien vu qui m’ait attendrie de la sorte ; mais je ne sais si je dois approuver...

FLORIMON.

Vous devez faire le bonheur de votre fille ; et elle sera heureuse avec notre cher Dorlis. Il est aimable, il est riche, plein de talents ; on vous répondait de moi, je vous réponds de lui : que pouvez-vous exiger de plus ?

MADAME DERCOUR.

Comment ! ce que je peux exiger ? mais une affaire de cette importance ne peut pas se terminer aussi précipitamment.

FLORIMON.

Il s’agit bien d’affaires ici, madame ; c’est le cœur seul qui doit agir.

MADAME DERCOUR.

Le cœur ! ah ! je connais cela ; mais encore cependant faut-il réfléchir...

À Dorlis.

Mais vous pour qui l’on se sacrifie si généreusement, vous ne dites rien.

DORLIS.

La surprise, l’admiration, l’attendrissement... ne me permettent pas de parler.

MADAME DERCOUR.

En effet je suis moi-même très surprise ; permettez moi cependant...

FLORIMON.

Non, madame, je ne permets rien : il ne sera pas dit que j’aurai contribué au malheur de mon ami, et, je n’épouserai pas...

MADAME DERCOUR.

Eh mais ! écoutez donc : ce jeune homme aime ma fille, c’est fort bien ; mais si ma fille ne l’aime pas...

FLORIMON.

Ah ! c’est différent. Écoutez : mademoiselle votre fille va venir, il faut qu’elle s’explique franchement. Vous savez, madame, que c’est vraiment la sympathie qui fait naître l’amour, il ne faut qu’un coup d’œil...

MADAME DERCOUR.

Ah ! vous avez bien raison, la sympathie, un coup d’œil !

FLORIMON.

Si tu n’as pas eu le bonheur de l’intéresser, mon pauvre Dorlis, j’épouse ; mais si son cœur se trouve d’accord avec le tien, c’en est assez, je saurai remplir mon devoir, et vous, madame, puissiez-vous également remplir le vôtre !

MADAME DERCOUR.

Mais, en vérité, vous expédiez les choses avec une promptitude !

DORLIS.

C’est elle, je tremble.

 

 

Scène XII

 

MADAME DERCOUR, SOPHIE, FLORIMON, DORLIS

 

FLORIMON.

Mademoiselle, je sens, en vous voyant, toute l’étendue du sacrifice ; mais n’importe, il faut qu’il s’achève : votre mère et votre oncle, mon respectable ami, m’ont promis votre main ; mais outre qu’il ne peut entrer dans mes principes d’épouser une femme sans son aveu, voilà mon ami Dorlis, un jeune peintre, un garçon charmant, qui a eu le bonheur de vous rendre service ce matin, il vous adoré, il ose prétendre à votre main, votre mère vous laisse un libre choix entre nous deux.

MADAME DERCOUR.

Eh mais ! attendez donc, vous me faites aller beaucoup plus loin que je ne veux.

FLORIMON.

Point du tout, madame, vous êtes mère, je sais mieux que vous ce qui se passe dans votre cœur. C’est à vous, mademoiselle, à prononcer franchement, librement, sans être retenue par aucune considération, puisque enfin votre mère et moi nous consentons...

MADAME DERCOUR.

Ce jeune homme met dans sa conduite et dans ses discours une chaleur, un sentiment qui m’étonnent, me subjuguent.

SOPHIE.

J’étais loin de m’attendre à une pareille proposition : accoutumée, autant par affection que par devoir, à respecter les moindres désirs de ma mère...

DORLIS.

Je vous entends, mademoiselle. Mon amour, mes regards, mon obstination à vous suivre depuis huit jours n’ont point été remarqués, ou plutôt vous ont importunée...

SOPHIE.

Je ne dis pas cela.

FLORIMON.

C’est-à-dire que l’heureux Dorlis a su vous plaire.

SOPHIE.

Je ne dis pas cela non plus.

MADAME DERCOUR.

Eh mais ! que dites-vous donc, mademoiselle ? car encore faut-il que vous parliez, et nous ne pouvons pas deviner votre pensée.

FLORIMON.

Ah ! madame, ce silence n’est-il pas assez expressif ?. La pudeur, la timidité permettent-elles à une jeune personne de se prononcer contre le premier vœu de ses parents ? Je ne vous ai que trop entendue, mademoiselle : jouissez de votre bonheur, mon ami. C’est vous qu’elle préfère.

DORLIS.

Moi !

SOPHIE.

Je crains...

FLORIMON.

Oui, c’est lui ; allons, madame Dercour, mère sensible, aurez-vous la barbarie de vous opposer à la félicité de votre enfant ?

MADAME DERCOUR.

Mais, en vérité...

FLORIMON, s’écriant.

C’en est fait, mes amis, elle consent : eh ! vite, un notaire.

Il appelle.

Javotte. Pardonnez si j’en use aussi librement chez vous.

MADAME DERCOUR.

Ah mon Dieu ! liberté tout entière : ce n’est pas de cela qu’il s’agit. Mais...

FLORIMON, appelant.

Javotte, n’est-ce pas ainsi que s’appelle votre servante ?

MADAME DERCOUR.

Oui, elle s’appelle Javotte ; mais...

FLORIMON.

Eh ! madame, n’arrêtez pas les élans généreux d’un cœur sensible.

SOPHIE, à Dorlis.

Eh mais ! pourriez-vous m’expliquer ce que veut dire tout ceci ?

DORLIS.

Vous m’en voyez surpris et enchanté, mademoiselle ; et vous ?

SOPHIE.

Je me ferai toujours un plaisir d’obéir à ma mère.

FLORIMON, appelant.

Javotte. Ah ! la voilà.

 

 

Scène XIII

 

MADAME DERCOUR, SOPHIE, FLORIMON, DORLIS, JAVOTTE

 

FLORIMON.

Mademoiselle, faites-nous le plaisir de faire venir sur-le-champ le notaire de madame ; il s’agit d’un contrat de mariage...

MADAME DERCOUR.

Eh mais ! arrêtez-donc, ne peut-on remettre à demain...

FLORINION.

Non, madame, c’est aujourd’hui qu’il faut que les choses se fassent, et sur-le-champ.

Bas à Dorlis.

Eh mais ! aide-moi donc, toi pour qui j’ai tenté l’entreprise.

DORLIS.

S’il m’est permis de joindre mes instances à celles de mon ami... j’avoue qu’il me tarde...

MADAME DERCOUR.

Eh mais ! ne vous ai-je pas dit que mon notaire demeure fort loin.

FLORIMON, à part.

Ah diable !

MADAME DERCOUR.

Au-delà des ponts.

FLORIMON, à part.

Du côté où nous avons envoyé promener La Mortillière.

MADAME DERCOUR.

Et que d’ailleurs on ne pourra jamais le décider à quitter sa femme qui est très malade.

FLORIMON.

Malade ! mais il n’est pas seul notaire dans Montargis ?

JAVOTTE.

Eh ! non vraiment ! il y a le petit Jolivet qui demeure à deux pas d’ici.

FLORIMON.

Le petit Jolivet ! à deux pas d’ici ! c’est ce qu’il nous faut. Eh vite ! eh vite ! allez nous chercher le petit Jolivet.

JAVOTTE.

J’y cours.

Elle sort.

 

 

Scène XIV

 

MADAME DERCOUR, SOPHIE, FLORIMON, DORLIS

 

MADAME DERCOUR.

Vous ne savez ce que vous faites d’envoyer chercher cet homme-là ; c’est un sot.

FLORIMON.

Vous entendez bien que nous ne sommes pas ici pour faire assaut d’esprit.

MADAME DERCOUR.

Un ignorant.

FLORIMON.

Nous n’avons pas besoin de sa science ; il en saura toujours assez pour dresser un mot de contrat.

MADAME DERCOUR.

Et le plus impertinent bavard ; il va vous faire des compliments à perte de vue, et si jamais vous lui laissez entamer une histoire...

FLORIMON.

J’aurai soin de le ramener à la question.

 

 

Scène XV

 

MADAME DERCOUR, SOPHIE, FLORIMON, DORLIS, JAVOTTE

 

JAVOTTE.

Le voilà, madame, il me suit, je l’ai trouvé sur le pas de sa porte, qui s’amusait à jouer des contre-danses sur son violon, en attendant les affaires.

MADAME PERCOUR.

C’est bon.

FLORIMON, à Dorlis.

Nous n’avons pas un instant à perdre. La Mortillière peut revenir de sa promenade avant que le contrat soit signé.

DORLIS.

Tout serait perdu.

FLORIMON.

Songe donc à me seconder.

MADAME DERCOUR.

Que dis-tu de ces deux jeunes gens, ma fille ? Dorlis est bien aimable ; mais la générosité de l’autre...

SOPHIE.

Ne peut me faire oublier le service que Dorlis nous a rendu ce matin.

MADAME DERCOUR.

Ah ! tu as bien raison ; et puis un peintre ! un artiste ! mais voici monsieur Jolivet.

 

 

Scène XVI

 

SOPHIE, MADAME DERCOUR, JOLIVET, FLORIMON, DORLIS, JAVOTTE, dans le fond

 

JOLIVET.

Ah ! ma chère voisine, j’ai bien l’honneur de vous souhaiter le bonjour ; j’ai tout quitté pour me rendre à votre invitation. De quoi s’agit-il ? d’un dépôt, d’une obligation, d’une quittance, d’une hypothèque ? d’un testament ? qu’est-ce qui est malade ?

FLORIMON.

Point du tout, c’est d’un contrat de mariage.

JOLIVET.

D’un contrat de mariage, ah ! je comprends ; c’est cette belle demoiselle que vous mariez, et je vois sans doute dans un de ces jeunes gens le prétendu...

FLORIMON, en montrant Dorlis.

C’est...

JOLIVET.

Ah ! jeune homme, voulez-vous bien recevoir mon sincère compliment ?

DORLIS.

Je vous remercie ; mais nous n’avons de pas temps à perdre.

JOLIVET.

Eh bien ! donc ; une table, une plume, de l’encre et du papier ; c’est l’affaire d’un instant.

JAVOTTE, approchant une table.

Voilà tout ce qu’il vous faut.

JOLIVET.

Ah ! pardon, je ne voyais pas... nous commençons à avoir la vue un peu basse ; je ne suis pas d’hier.

Il met ses lunettes, tire son canif et taille sa plume.

J’ai vu mademoiselle pas plus haute que cela, et voilà qu’on songe à la marier. Comme cela nous chasse ! c’est que j’étais fort lié avec le pauvre défunt votre père.

FLORIMON.

Je le crois ; mais de grâce occupez-vous du contrat.

DORLIS.

Oui, du contrat, voilà le plus pressé.

JOLIVET.

Encore peut-être me donnerez-vous le temps de tailler ma plume ?

FLORIMON.

Il n’est pas nécessaire que cela soit si bien écrit.

JOLIVET.

Est-ce pour le style ou pour l’écriture que vous parlez ?

FLORIMON.

Pour l’un comme pour l’autre.

JOLIVET.

Je vous prie de croire que je suis très capable...

MADAME DERCOUR.

Eh ! de grâce, mon voisin, ne vous fâchez pas.

JOLIVET.

Non ; mais c’est que ce jeune homme prend un ton... Ce n’est pas lui qui se marie, je crois ?

DORLIS.

Non ; mais c’est moi, et je vous prie de vouloir bien seconder mon impatience. 

JOLIVET.

Oh ! voilà comme sont les jeunes gens ; toujours pressés : doucement, doucement, jeune homme, nous arriverons.

DORLIS, à part.

Oh ! je suis au supplice.

FLORIMON, à part.

Oh ! quel impertinent bavard ?

JOLIVET.

Vous entendez bien que dans une affaire aussi délicate, aussi importante, aussi essentielle (car le mariage n’est pas une plaisanterie), il faut examiner, peser, discuter les convenances et les intérêts réciproques des deux parties.

DORLIS.

Eh ! point du tout, oubliez les miens pour ne songer qu’à ceux de mademoiselle. Ce que je puis avoir, ce que je puis espérer, tout est à elle, et je ne demande absolument rien à madame que la main de son adorable fille.

JOLIVET.

C’est fort généreux... c’est on ne peut pas plus généreux ; j’ai fait bien des contrats de mariage en ma vie, je n’ai jamais rien vu de semblable. Ah ! si fait, pardonnez-moi ; en soixante-dix-neuf, c’était la première année que je me trouvais en charge, Pierre-Guillaume de Bonlieu, régisseur du château de Bellegarde, fit un trait magnifique...

Il se lève.

Je n’y saurais penser sans répandre des larmes ; oh ! c’est une histoire fort attendrissante, elle n’est pas longue. Écoutez.

DORLIS, à part.

Où nous sommes-nous fourrés ?

FLORIMON.

Maître Jolivet, je ne doute pas que cette histoire ne fasse beaucoup de plaisir à ces dames.

JOLIVET.

Un plaisir d’autant plus grand, que ces dames connaissent le personnage.

FLORIMON.

Mais je crois qu’elle fera beaucoup plus d’effet après la signature du contrat.

MADAME DERCOUR.

Oui, mon voisin, il a raison, asseyez-vous.

JOLIVET.

Eh bien, soit ; puisque vous le voulez, ne perdons pas de temps ; car je brûle de vous raconter...

Il s’assied et prend sa plume.

DORLIS, à part.

Ah ! je respire.

FLORIMON, à part.

Le voilà en besogne enfin.

JOLIVET.

Or çà, pour commencer, les noms du futur ?

DORLIS.

Charles-François.

JOLIVET.

Ah ! vous vous appelez Charles ; je m’appelle Charles aussi, moi. Charles-Nicolas Jolivet.

SOPHIE.

C’est fort intéressant à savoir.

DORLIS.

Charles-François Dorlis.

JOLIVET.

Dorlis ! seriez-vous parent d’un certain Dorlis qui était orfèvre à Paris sur le quai des lunettes, et dont le grand-père fut échevin ?

DORLIS.

C’était mon oncle.

JOLIVET.

C’était votre oncle. Comment se porte-t-il ?

DORLIS.

Voilà huit ans qu’il est mort.

JOLIVET.

En vérité ! ce pauvre cher homme ! ce que c’est que de nous ! Le bon vin qu’il nous fit boire un certain jour que nous dînâmes chez lui à la suite d’un inventaire ! Vous êtes donc dans Paris ?

DORLIS.

Oui.

JOLIVET, à madame Dercour.

J’ai cru que votre gendre venait de Moulins ?

FLORIMON.

D’abord ; mais nous avons changé tout cela.

JOLIVET.

Ah ! fort bien, je comprends : ah ! vous êtes de Paris ? Je connais Paris, moi, j’y ai demeuré trois ans ; mais il y a longtemps que je l’ai quitté : dites-moi un peu, ce pont auquel on travaillait il y a dix ans est-il achevé ?

FLORIMON.

Oui, le pont est achevé ; mais votre contrat ne l’est pas encore à beaucoup près.

JOLIVET.

J’y suis. Cela doit faire un beau morceau.

DORLIS.

Superbe ; mais votre contrat ?

JOLIVET.

M’y voilà. Vos qualités ?

DORLIS.

Artiste.

JOLIVET.

Artiste ! Vous êtes artiste : ah ! la belle chose qu’un artiste ! Moi ! j’étais né pour être artiste.

FLORIMON.

Oui ; mais vous êtes notaire. Votre contrat ?

JOLIVET.

Croyez-vous donc que, parce qu’on est dans les affaires, on ne puisse pas parler d’autre chose ? Demandez, demandez à ma voisine : c’est moi qui suis le chansonnier de Montargis ; j’ai fait certain vaudeville...

FLORIMON.

Ma foi, maître Nicolas Jolivet, je commence à croire que vous vous entendez beaucoup mieux à faire une chanson que le plus simple contrat.

JOLIVET, se levant.

Qu’est-ce que vous dites donc ? Vous croiriez-vous fait pour me montrer quelque chose dans mon état ? Avez-vous été maître-clerc pendant trois ans à Paris ? Eh bien ! je l’ai été, moi, oui, au faubourg Saint-Marceau, chez maître Lefebvre ; et j’ose dire que je ne le cédais à personne dans ce temps-là, ni pour le bon ton, ni pour la mise, ni pour le talent.

DORLIS.

Mais...

FLORIMON, à Dorlis.

Eh ! laisse-le dire ; si tu le contraries, nous n’en finirons pas.

JOLIVET.

N’est-ce pas moi qui fis en soixante-dix-sept... non, c’était en soixante-dix-huit, au commencement de soixante-dix-huit, dans le mois de janvier ; oui, c’est moi qui fis le contrat de mariage de l’ambassadeur de Venise avec la fille de ce gros banquier allemand : comment l’appelez-vous ce gros banquier allemand ? Eh mon Dieu ! tout le monde connaît cela ; l’affaire a fait tant de bruit dans le temps ; il s’appelait... Enfin le nom n’y fait rien ; pour en revenir à ce que nous disions...

MADAME DERCOUR.

Eh mais ! mon cher voisin, personne ne vous conteste vos talents.

JOLIVET.

J’entends bien ; mais...

FLORIMON.

Il faudra bien qu’il s’arrête à la fin.

JOLIVET.

Quand on me contrarie, moi, je suis d’une vivacité...

MADAME DERCOUR.

Mais ce jeune homme n’a jamais eu dessein...

JOLIVET.

Non ; en ce cas-là c’est moi qui ai tort ; vous voyez, je reviens aussi promptement que je m’emporte ; n’en parlons plus, et songeons à nos affaires...

DORLIS.

C’est bien pensé.

JOLIVET.

Je ne dis plus un mot, et j’écris.

 

 

Scène XVII

 

JAVOTTE, SOPHIE, MADAME DERCOUR, JULIEN, JOLIVET, FLORIMON, DORLIS

 

JULIEN.

Mon parrain, mon parrain Jolivet !

JOLIVET.

Eh bien ! qu’est-ce que c’est, petit Julien ? Je vous demande pardon, c’est mon maître-clerc.

JULIEN.

Voilà ma marraine, madame Jolivet, qui arrive de la campagne. Elle descend de voiture.

JOLIVET.

Ma femme ! ma chère épouse ! voilà tantôt un mois que je ne l’ai vue ; vous sentez que je ne peux pas me dispenser... Je vous demande pardon... dans un instant je reviens. Dans deux minutes je suis à vous. Ma femme ! ma chère femme !

Il sort avec Julien.

 

 

Scène XVIII

 

JAVOTTE, SOPHIE, MADAME DERCOUR, DORLIS, FLORIMON

 

FLORIMON.

Eh bien donc, il s’en va !

DORLIS.

Dieu sait, quand il reviendra.

FLORIMON.

Et quand bien même il reviendrait, que pourrions-nous faire de cet homme-la ?

MADAME DERCOUR.

Je vous l’avais bien dit : c’est le plus ridicule personnage de Montargis ; il n’y a pas moyen d’en tirer parti.

FLORIMON.

Mais, madame, cet autre notaire... sa femme est malade, il ne peut pas la quitter ; c’est fort bien ; mais ne pourrions-nous pas nous transporter chez lui ?

MADAME DERCOUR.

Chez lui !

FLORIMON.

Mais oui, il fait un temps superbe ; c’est une promenade.

MADAME DERCOUR.

Et je ne serai pas fâchée de le consulter. C’est un homme instruit, prudent ; et vous avez conduit cette affaire avec une telle vivacité...

FLORIMON.

J’aime à croire que j’obtiendrai son suffrage.

DORLIS, bas à Florimon.

Eh ! mais, n’est-ce pas de ce côté que tu as envoyé La Mortillière avec Victor ?

FLORIMON, bas à Dorlis.

Justement. Tandis qu’il reviendra dans ce quartier, nous allons tous nous transporter dans l’autre. Je prendrai les devants d’ailleurs pour me concerter avec Victor.

Haut à madame Dercour.

Voulez-vous bien permettre que je sois votre cavalier, ma belle maman. Le trop heureux Dorlis va donner la main à sa prétendue.

MADAME DERCOUR.

Nous allons passer par le jardin, pour ne pas rencontrer Jolivet ; s’il revient, Javotte, vous lui direz... Ma foi, vous lui direz que nous sommes partis excédés de son bavardage.

Ils sortent tous.

 

 

Scène XIX

 

JAVOTTE, seule

 

Oui, madame, je n’y manquerai pas ; mais je n’y conçois rien : quel est donc celui des deux que mademoiselle épouse ?

 

 

Scène XX

 

JAVOTTE, JOLIVET

 

JOLIVET.

Vous voyez que je n’ai pas été longtemps. Eh bien ! où est donc tout le monde ?

JAVOTTE.

Tout le monde est parti.

JOLIVET.

Parti... pas possible.

JAVOTTE.

Ils se sont impatientes de tous vos discours, et ils vont chez votre confrère Ricard.

JOLIVET.

Chez Ricard, mon confrère ! c’est une infamie ! Comment, on m’envoie chercher pour un contrat de mariage, et on va le passer chez un autre ! Voilà comme il m’enlève tous mes clients ; il est temps que tout cela finisse. Adieu, mademoiselle, je vais aussi chez Ricard, et j’aurai raison d’un pareil procédé.

JAVOTTE.

Eh mais ! écoutez-moi donc, il ne faut pas se mettre en colère...

JOLIVET.

Je n’écoute rien, nous allons voir, nous allons voir. C’est affreux, c’est horrible !

Il sort fort en colère, Javotte le suit.

 

 

ACTE III

 

La scène se passe au bout d’un faubourg, presque dans la campagne. On voit sur le côté une maison avec une fenêtre au-dessus de la porte.

 

 

Scène première

 

LA MORTILLIÈRE, VICTOR

 

VICTOR, paraissant le premier et appelant La Mortillière.

Par ici, par ici.

LA MORTILLIÈRE, fatigué et se traînant avec peine.

Ouf ! je n’en puis plus ; où diable me conduisez vous ?

VICTOR.

Nous у voilà tout à l’heure.

LA MORTILLIÈRE.

Quels maudits chemins m’avez-vous fait prendre ? Voilà deux heures que nous sommes en route.

VICTOR.

Eh bien ! ce n’est pas trop !

LA MORTILLIÈRE.

Comment, pas trop !

VICTOR.

Eh ! non sans doute, après tous les détours qu’il nous a fallu faire. Moi, je vous faisais prendre du côté du petit ruisseau, parce que c’est le plus court, quand on peut le passer à sec ; je n’avais pas pensé que les dernières pluies l’avaient grossi, et nous avons été forcés de retourner sur nos pas.

LA MORTILLIÈRE.

À travers des marais, des prairies et des chemins exécrables. Quand vous l’auriez fait exprès...

VICTOR.

Je n’aurais pas fait mieux, n’est-il pas vrai ? mais enfin, c’est un petit malheur.

LA MORTILLIÈRE.

Et Bernard, mon domestique, que j’avais chargé de ma valise, je ne le vois pas !

VICTOR.

Quelque âme charitable lui aura sans doute indiqué la maison, et vos effets sont en sûreté.

LA MORTILLIÈRE.

Mais arrivons-nous enfin ?

VICTOR.

Dans l’instant.

À part.

Je ne sais plus qu’en faire à présent.

LA MORTILLIÈRE.

Nous voici hors la ville, dans la campagne ; je ne vois plus de maisons.

VICTOR.

Pardonnez-moi, en voilà encore une.

LA MORTILLIÈRE.

Eh bien ! est-ce là que demeure madame Dercour ?

VICTOR, fort embarrassé.

Madame Dercour !... Oui, c’est là.

À part.

Sauvons-nous bien vite.

LA MORTILLIÈRE.

Frappons, sans tarder davantage.

Il frappe avec force à la maison dont on voit la porte.

VICTOR.

Quant à moi, je suis bien votre très humble serviteur.

Il veut s’en aller.

LA MORTILLIÈRE, retenant fortement Victor.

Eh ! non, attendez donc, mon petit ami, vous ne vous en irez pas comme cela.

VICTOR, cherchant à s’esquiver.

Pourquoi donc ça ?

LA MORTILLIÈRE, le retenant toujours.

Est-ce que vous croyez que vous m’aurez conduit si loin, sans que je reconnaisse...

VICTOR.

Oh ! point du tout. Je ne suis pas intéressé...

LA MORTILLIÈRE.

Mais je suis généreux, moi. Eh bien ! donc, sont-ils sourds ?

Il frappe encore plus fort.

VICTOR.

Oh mon Dieu ! je vous tiens quitte...

La Mortillière continue de frapper.

 

 

Scène II

 

LA MORTILLIÈRE, VICTOR, MADAME DUFOUR, à la fenêtre

 

MADAME DUFOUR.

Chut ! paix donc ; avez-vous perdu la tête de frapper avec tant de force chez une malade ?

LA MORTILLIÈRE.

Chez une malade ! qu’est-ce qu’elle dit là ? Mais, madame, je viens de Moulins...

MADAME DUFOUR.

Encore, taisez-vous donc ; ou si vous voulez absolument parler, attendez, attendez, je descends.

LA MORTILLIÈRE, à Victor.

Saviez-vous qu’il y eût quelqu’un de malade dans la maison ?

VICTOR.

Je n’en avais pas entendu parler ; mais permettez, vous savez que mon maître m’a donné une commission...

Il cherche toujours à s’en aller.

LA MORTILLIÈRE, le retenant toujours.

Oui ; mais vous pouvez bien attendre ; c’est l’affaire d’un instant.

VICTOR, à part.

Peste soit de l’original !

MADAME DUFOUR, entrant en scène.

Ça a-t-il le sens commun de faire autant de bruit ? Vous l’allez réveiller, la pauvre enfant !

LA MORTILLIÈRE.

Vous avez donc quelqu’un de malade dans la maison ?

MADAME DUFOUR.

Eh vraiment ! cette pauvre petite femme accouchée d’hier.

VICTOR.

Accouchée !

LA MORTILLIÈRE.

D’hier !

MADAME DUFOUR.

Elle s’était endormie ; monsieur Ricard avait profité du moment pour descendre dans son étude ; car il est notaire, comme vous savez.

VICTOR, à part.

Ah ! fort bien, nous sommes chez Ricard le notaire.

MADAME DUFOUR.

Eh ! voilà que vous l’allez déranger et forcer de retourner auprès de sa femme... Mais qu’est-ce que je dis, sa femme ? Eh ! non, je me trompe ; et quoiqu’il y ait beaucoup de monde dans le secret, j’espère que ce ne sera pas moi qu’on accusera de l’avoir trahi.

VICTOR.

Un secret !

MADAME DUFOUR.

Nous autres sages-femmes, nous devons être comme les confesseurs.

VICTOR.

Une sage-femme !

MADAME DUFOUR.

Tout savoir et ne rien dire.

VICTOR, à part.

Attendez donc ; il aura peut-être bien fait de me retenir.

LA MORTILLIÈRE.

Que diable voulez-vous donc dire avec tous ces propos ?

MADAME DUFOUR.

Comment ! ce que je veux dire : eh mais ! vous devez m’entendre, si vous n’êtes pas sourd ; je ne parle pas hébreu peut-être.

VICTOR, tirant La Mortillière à part.

Écoutez donc un secret ! une sage-femme dans la maison de la personne que vous allez épouser !

LA MORTILLIÈRE.

Oh ! oh !

VICTOR.

Je ne dis pas qu’il y ait rien là-dessous... Fi donc ! mais il est d’un homme prudent de s’informer.

LA MORTILLIÈRE.

Oui vraiment, et je m’informerai. C’est que je ne suis pas de ces gens à qui l’on en fait accroire ; nous en avons vu plus d’une à Moulins.

MADAME DUFOUR.

Eh bien ! quand vous chuchoterez tout bas ensemble, cela n’avance rien : que voulez-vous ? qui vous amène ici ?

LA MORTILLIÈRE.

Comment ! ce que je veux, madame ?

VICTOR, à La Mortillière.

Laissez-moi lui parler, parce que moi, qui ne suis pour rien dans l’affaire, je garderai mieux mon sang-froid.

À madame Dufour.

Là, là, ne vous fâchez pas, ma bonne ; il est heureux pour nous que vous soyez la première à qui nous nous adressions dans la maison ; ce jeune homme est intéressé à prendre des informations...

MADAME DUFOUR.

Des informations ! ah ! oui, vous êtes bien tombés ; eh ! oui vraiment, je suis femme à raconter ainsi au premier venu les affaires des personnes qui veulent bien m’accorder leur confiance. ?

VICTOR, à La Mortillière.

Voilà une femme qui ne veut pas dire tout ce qu’elle sait.

LA MORTILLIÈRE.

Voudrait-on me prendre pour dupe ?

MADAME DUFOUR.

Oh bien ! apprenez que madame Dufour est renommée dans Montargis et les environs pour son talent, sa douceur, son caractère et sa discrétion. Et cependant qui, plus que moi, est à portée par état de con naître et de répandre les secrets de toutes les familles ?

VICTOR, à La Mortillière.

Savez-vous que voilà un discours qui n’est pas rassurant ?

À madame Dufour.

Il n’est pas question de tout cela, madame ; comme voilà le prétendu qu’on attend...

MADAME DUFOUR.

Qu’est-ce que vous dites donc avec votre prétendu ? Nous n’attendons pas de prétendu dans cette maison.

LA MORTILLIÈRE.

Comment ! ! madame, vous n’attendez pas de prétendu ?

MADAME DUFOUR.

Eh non ! il est bien vrai que j’ai entendu dire que les parents avaient promis la main de la jeune dame à un sot, à un impertinent de je ne sais quel pays.

LA MORTILLIÈRE.

Plaît-il, madame ? Un sot, un impertinent !

VICTOR.

Calmez-vous.

À madame Dufour.

Madame, madame, prenez garde à ce que vous dites.

MADAME DUFOUR

Eh mais ! voilà comme la jeune dame m’en a parlé ; mais, grâce au ciel, ses parents ont entendu raison, et la voilà unie à celui qu’elle aime, et bien unie.

LA MORTILLIÈRE.

Unie à celui qu’elle aime ! cette bonne femme ne sait ce qu’elle dit ; et il faut absolument que j’entre dans la maison.

MADAME DUFOUR.

Un moment donc ; et où allez-vous si vite, s’il vous plaît ?

LA MORTILLIÈRE.

Comment ! où je vais ? m’empêcherez-vous d’entrer dans cette maison ? je veux parler à la mère.

MADAME DUFOUR.

À la mère ? cela ne se peut pas.

LA MORTILLIÈRE.

Cela ne se peut pas ?

MADAME DUFOUR.

Eh ! oui vraiment. Vous allez voir qu’elle quittera sa fille, quand d’un moment à l’autre on attend la fièvre de lait.

LA MORTILLIÈRE.

La fièvre de lait ! chaque mot augmente ma colère.

MADAME DUFOUR.

Tout ce que je peux pour vous, c’est de vous faire parler à monsieur Ricard.

LA MORTILLIÈRE.

Ricard ! je ne connais pas votre Ricard, mais n’importe ; car encore faut-il bien que quelqu’un me donne l’explication de tout ce que j’entends.

MADAME DUFOUR.

Eh bien, je m’en vais le prévenir.

LA MORTILLIÈRE.

Oh ! je saurai bien le trouver sans vous. Comment ! on fait venir un honnête homme de Moulins... Oh ! cela ne se passera pas comme cela.

Il entre dans la maison.

 

 

Scène III

 

VICTOR, MADAME DUFOUR

 

MADAME DUFOUR.

Eh bien ! le voilà entré ; concevez-vous un homme aussi brusque, aussi emporté ? Eh mais ! attendez-moi donc, attendez-moi. Qu’est-ce que c’est donc que cet original-là ?

Elle rentre dans la maison.

VICTOR, à madame Dufour.

Oh ! ne vous étonnez pas, il a la tête un peu brouillée... Eh vite ! profitons du moment pour nous esquiver.

 

 

Scène IV

 

VICTOR, FLORIMON

 

FLORIMON.

C’est toi, Victor ?

VICTOR.

Vous voilà.

FLORIMON.

Qu’as-tu fait du prétendu ?

VICTOR.

Je l’ai engagé dans une dispute dont je ne sais trop comment il se tirera. Et notre affaire ? où en est-elle ?

FLORIMON.

Tout va bien ; voilà toute la famille qui me suit. Nous allons chez le notaire pour dresser le contrat.

VICTOR.

Chez le notaire ? Chez Ricard peut-être ?

FLORIMON.

Précisément. D’où sais-tu son nom ?

VICTOR.

Ah ciel ! tout est perdu.

FLORIMON.

Comment donc ?

VICTOR.

C’est dans la maison de ce Ricard que je viens d’introduire La Mortillière.

FLORIMON.

Ah bon Dieu ! tout va se découvrir ; et tous nos gens qui marchent sur nos pas.

VICTOR.

Il faut les empêcher d’entrer.

FLORIMON.

Mais comment ?... Les voilà.

 

 

Scène V

 

SOPHIE, DORLIS, MADAME DERCOUR, FLORIMON, VICTOR

 

MADAME DERCOUR.

Ah ! vous voilà, La Mortillière ?

FLORIMON.

Pardon, madame, si je vous ai devancée de quelques instants ; mais vous êtes sans doute lasse, vous pourriez vous reposer à l’ombre de ces arbres.

MADAME DERCOUR.

Eh ! point du tout ; nous aurons le temps de nous asseoir chez le cher Ricard... Nous у voilà.

FLORIMON.

Vraiment... Y sommes-nous ?

SOPHIE.

Sans doute ; voilà sa porte.

DORLIS.

De grâce bâtons-nous...

FLORIMON.

Un moment, s’il vous plaît ; comme vous m’aviez dit qu’il était auprès de sa femme qu’il ne quittait pas... afin de ne pas le déranger aussi brusquement, j’avais envoyé devant le jockey de mon ami Dorlis que voilà

Il montre Victor.

pour le prévenir, et il vient de me dire que le notaire Ricard était sorti.

DORLIS.

Sorti !

MADAME DERCOUR.

Pas possible !

SOPHIE.

Et comment a--t-il fait pour abandonner sa femme un instant ?

FLORIMON.

Mais vraiment voilà ce qui m’étonne... Allons, parle, parle toi-même à ces dames, Victor.

VICTOR.

Oui, madame, il est sorti pour une affaire très pressée ; il ne s’agit de rien moins que du testament d’un homme à l’agonie, et qui est peut-être mort à l’instant où je vous parle.

FLORIMON.

Vous voyez bien que cela ne pouvait se remettre.

SOPHIE.

Quel contretemps !

MADAME DERCOUR.

C’est fort désagréable.

DORLIS.

Qu’est-ce que cela veut dire ?

MADAME DERCOUR.

Mais point du tout, on vous a trompé, mon petit ami ; le voilà qui sort de sa maison.

VICTOR.

Ah ! bon Dieu !

FLORIMON.

Comment nous tirer de là ?

VICTOR.

Et La Mortillière avec lui !

FLORIMON.

Oh ! pour le coup j’y renonce.

 

 

Scène VI

 

VICTOR, SOPHIE, DORLIS, MADAME DERCOUR, FLORIMON, LA MORTILLIÈRE, RICARD

 

RICARD, fort en colère.

Qu’est-ce que cela signifie ? Vous moquez-vous de moi ? Où en voulez-vous venir avec toutes les balivernes que vous me contez ?

LA MORTILLIÈRE.

Ne le prenez pas sur un ton si haut, s’il vous plaît ; je sais me contenir le plus souvent ; mais quand une fois je m’échappe...

MADAME DERCOUR.

La dispute me paraît bien échauffée.

FLORIMON.

C’est pour cela qu’il faut nous retirer ; laissons-lui le temps de se calmer.

LA MORTILLIÈRE.

Au surplus, ce n’est pas à vous que j’ai affaire.

RICARD.

Eh ! pourquoi donc en ce cas-là vous adressez-vous à moi ?

LA MORTILLIÈRE.

C’est à madame Dercour.

RICARD.

À madame Dercour ?

MADAME DERCOUR, s’approchant.

Qu’est-ce que vous dites ? à madame Dercour ?

RICARD.

Ah ! c’est vous, madame ; vous ne pouviez pas vous trouver là plus à propos. Tenez, la voilà madame Dercour ; expliquez-vous avec elle, et de grâce laissez moi en repos.

LA MORTILLIÈRE.

Ah ! je vous trouve donc enfin, madame Dercour. Pourriez-vous me dire d’abord pourquoi vous laissez prendre à cet homme-là un ton d’autorité dans votre maison ?

MADAME DERCOUR.

Dans ma maison !

DORLIS, à part.

Serait-ce là le véritable futur ?

RICARD.

Je n’ai pris de ton d’autorité chez personne que chez moi, entendez-vous ?

LA MORTILLIÈRE.

Comment ! n’est-ce pas madame qui est la maîtresse de cette maison ?

RICARD.

Eh mais ! madame, n’admirez-vous pas cet original qui dispose ainsi en votre faveur de ma propriété ?

LA MORTILLIÈRE, à Victor.

Comment ! petit drôle, ne m’as-tu pas dit que c’était là que demeurait madame Dercour ?

VICTOR.

Moi ! je ne vous ai pas dit cela.

LA MORTILLIÈRE, voulant s’élancer sur lui.

Comment ! petit scélérat, tu m’oses soutenir en face...

DORLIS, le retenant.

Doucement donc, s’il vous plaît.

SOPHIE.

Est-il fou ?

MADAME DERCOUR.

A-t-il perdu la tête ?

RICARD.

Il faut l’envoyer aux Petites-Maisons.

LA MORTILLIÈRE.

Fort bien ! riez, riez, je vois ce que c’est ; vous vous entendez tous contre moi ; mais, morbleu ! je ne serai point votre jouet, et ceci me confirme des soupçons...

MADAME DERCOUR.

Des soupçons !

LA MORTILLIÈRE.

Fi, madame ! il est honteux à vous de faire venir un galant homme... Je plains et j’excuse les erreurs et les inconséquences de mademoiselle votre fille.

DORLIS, très vivement.

Gardez-vous d’insulter mademoiselle.

LA MORTILLIÈRE.

Eh ! je suis bien loin d’en vouloir à mademoiselle.

DORLIS.

Et de qui parlez-vous donc ?

LA MORTILLIÈRE.

De la fille de madame, qui, à l’heure où je vous parle, est malade dans son lit de la fièvre de lait.

RICARD.

En voici bien d’un autre à présent.

MADAME DERCOUR, se retournant vers Florimon.

Eh mais ! dites-moi donc, monsieur La Mortillière, ce que veut dire ceci ?

LA MORTILLIÈRE, se retournant.

Hem ! plaît-il ? qu’est-ce que vous dites de La Mortillière ? FLORIMON, à part.

Il faut payer d’audace.

Haut.

Eh bien ! voyons que lui voulez-vous à La Mortillière ?

LA MORTILLIÈRE.

Comment ! ce que je lui veux ? eh mais ! que lui voulez-vous vous-même ?

 

 

Scène VII

 

VICTOR, SOPHIE, DORLIS, MADAME DERCOUR, FLORIMON, JOLIVET, LA MORTILLIÈRE, RICARD

 

JOLIVET, tout essoufflé.

Ah ! bon, les voilà ; ah ! c’est donc vous, mon con frère Ricard qui... Ouf ! je n’en puis plus, j’ai tant couru, j’ai peine à respirer.

FLORIMON.

Eh ! c’est notre ami Jolivet ; tant mieux, morbleu ! la fête n’aurait pas été complète sans lui.

MADAME DERCOUR.

Comment ! mon voisin, vous nous poursuivez jus qu’ici ?

JOLIVET.

Je vous poursuis ! je vous conseille encore de vous plaindre, ma voisine ! Est-ce là se comporter en amie ? mais c’est à vous surtout que j’en veux, mon cher confrère.

LA MORTILLIÈRE.

Eh ! il s’agit bien ici de vos disputes avec votre confrère ; attendez, s’il vous plaît, pour vous en occuper, qu’on m’ait rendu raison des outrages qu’on m’a faits.

JOLIVET.

Comment ! que j’attende ; me croyez-vous fait pour attendre ? et croyez-vous qu’un homme d’affaires aussi occupé que moi ait le temps d’attendre ?

MADAME DERCOUR.

Encore faut-il bien cependant que chacun parle à son tour.

FLORIMON.

Non, tous ensemble ; c’est toujours la mode quand on se dispute.

VICTOR.

C’est cela.

DORLIS.

Mais si vous voulez écouter la raison.

RICARD.

Au diable si j’y entends un mot.

MADAME DERCOUR.

Il y a de quoi devenir sourde pour toute sa vie.

Tous parlent à la fois.

 

 

Scène VIII

 

VICTOR, SOPHIE, DORLIS, MADAME DERCOUR, FLORIMON, JOLIVET, LA MORTILLIÈRE MADAME DUFOUR, RICARD

 

MADAME DUFOUR.

Eh ! mon Dieu, voulez-vous donc la faire mourir la pauvre femme ? On vous entend du fond de la chambre à coucher...

RICARD.

Madame Dufour a raison ; si vous continuez à disputer, disputez plus loin ou plus bas ; songez que l’état de ma femme demande des ménagements.

LA MORTILLIÈRE.

Elle est donc votre femme ? bon ! tant mieux. Elle ne sera pas la mienne.

JOLIVET.

Eh bien ! donc, en deux mots, et sans faire de bruit, de quoi s’agit-il ? D’un contrat de mariage pour lequel vous m’avez mandé, madame Dercour ; il n’est pas fait encore ce contrat, et j’y ai des droits, et c’est moi qui le ferai, ici même à l’instant s’il le faut, et sans digressions pour cette fois.

FLORIMON.

Eh ! mon Dieu ! voilà tout ce qu’il nous faut, mon cher Jolivet.

À part.

Si nous pouvions saisir le moment.

DORLIS.

Ah ! c’en est trop enfin, et je rougis d’avoir pu garder si longtemps le silence.

VICTOR.

Que va-t-il faire ?

DORLIS.

On vous trompe, madame ; voilà le véritable La Mortillière, et dans tout ce que vous a dit mon trop imprudent ami, il n’y a rien de vrai, rien que mon amour pour mademoiselle, qui est trop pur, trop délicat, pour que je veuille ne devoir mon triomphe qu’à votre erreur.

FLORIMON.

La belle équipée !

MADAME DERCOUR.

Comment !...

SOPHIE.

Que dites-vous ?

JOLIVET.

Oh ! oh !

RICARD.

Voici qui change la thèse.

MADAME DUFOUR.

Ces jeunes gens ! comme ils vous attrapent !

LA MORTILLIÈRE.

Ah ! je le savais bien, moi !

FLORIMON.

Eh bien, quoi ! madame, c’est la vérité. Mais parce que je vous ai trompée, il n’en est pas moins vrai que Dorlis est jeune, riche, aimable, plein de talents.

VICTOR.

Que ce matin il vous a généreusement rendu service.

SOPHIE.

L’aveu même qu’il vient de faire prouve sa franchise et sa loyauté.

VICTOR.

Et vous, cher La Mortillière, vous obstinez-vous à épouser la jeune personne ?

FLORIMON.

S’il y a du danger à épouser une femme qui ne vous aime pas...

VICTOR.

Il y en a bien plus à en épouser une qui en aime un autre.

FLORIMON.

Et puis, voyez l’alternative : si vous épousez, je vous ai insulté et je suis trop galant homme pour ne pas vous en rendre raison ; si vous n’épousez pas, je vous aurai rendu service, et j’ai des droits à votre amitié ; choisissez donc : nous embrasser, ou nous couper la gorge.

LA MORTILLIÈRE.

S’embrasser. C’est beaucoup plus convenable.

FLORIMON.

Vous l’entendez, madame : c’est un poltron.

MADAME DERCOUR.

En effet, lorsque je le compare à votre aimable ami...

FLORIMON.

Ne m’en croyez pas ; consultez ces deux jurisconsultes estimables.

VICTOR.

Et madame, à qui son expérience et ses études ont à donné des lumières...

RICARD.

Oh ! si mademoiselle votre fille penche pour ce jeune homme...

JOLIVET.

Un mariage d’inclination, ma voisine.

MADAME DUFOUR.

C’est le paradis sur la terre.

LA MORTILLIÈRE.

Fort bien ; mais les frais de mon voyage, et ma malle, et mes effets !

FLORIMON.

En traversant la ville, vous trouverez chez madame tout ce qui vous appartient ; de plus, nous avons dans l’auberge en face une bonne chaise de poste, deux excellents chevaux à votre service ; il ne vous manque qu’un postillon, et tenez, en voilà un tout trouvé ; c’est votre domestique.

 

 

Scène IX

 

SOPHIE, MADAME DERCOUR, DORLIS, BERNARD, FLORIMON, LA MORTILLIÈRE, VICTOR, MADAME DUFOUR, RICARD, JOLIVET

 

LA MORTILLIÈRE.

Bernard ! le coquin paiera pour tout le monde. Et où allez-vous donc comme cela, monsieur le maraud ?

BERNARD.

Moi, je vais à Paris, c’est la route.

LA MORTILLIÈRE.

Et quoi faire à Paris ?

BERNARD.

Chercher une condition ; vous m’avez renvoyé.

LA MORTILLIÈRE.

Moi, je t’ai renvoyé !

FLORIMON.

Ne parlons plus de cela, je vous réconcilie. Vous allez retourner ensemble à Moulins ; Victor et moi nous continuerons à pied notre voyage ; maître Ricard dressera le contrat, et maître Charles-Nicolas Jolivet nous chantera quelques-uns de ces jolis vaudevilles dont il nous a parlé tantôt.

JOLIVET.

Volontiers, et même, à propos de vaudeville, je me trouve en avoir un dans ma poche, qui revient fort à la circonstance, et je ne serai pas fâché que vous m’en disiez votre sentiment.

FLORIMON.

Voyons cela, mon cher Jolivet.

Vaudeville.

JOLIVET.

Quand un original ennuie,
On l’envoie au-delà des ponts ;
Ah ! combien de fois dans la vie
D’un tel moyen nous nous servons !
Recette commode et certaine !
Les bavards et les tracassiers,
Les maris et les créanciers,
Ah ! bon Dieu ! comme on les promène !

RICARD.

Votre débiteur vous embrasse ;
Une coquette vous sourit ;
Un tel vous promet une place ;
Un tel vous offre son crédit ;
Tel prône son vin de Surene ;
Le poltron cite sa valeur ;
Le fripon vante son honneur ;
Ah ! bon Dieu ! comme on nous promène !

MADAME DUFOUR.

Mourant de peur d’être malade,
Pour sa santé, chaque matin,
Jean fait un tour de promenade ;
Tel est l’ordre du médecin.
Pauvre homme, il me fait de la peine !
À sa femme le médecin
Fait voir, dit-on, bien du chemin,
Tandis que l’époux se promène.

FLORIMON.

Autrefois on trouvait sublimes
Phèdre, le Tartufe et Cinna :
Nos drames et nos pantomimes
Valent bien mieux que tout cela.
Jadis un seul lieu pour la scène ;
Aujourd’hui de l’Inde à Paris,
Et de l’Enfer au Paradis,
La même pièce nous promène.

JOLIVET, au public.

Loin des plaisirs, loin des affaires,
Nous sommes au-delà des ponts.
Ici pourtant jadis vos pères
Vinrent nous donner des leçons ;
À passer la Samaritaine,
Comme eux décidez-vous parfois,
Et quelques jours au moins par mois
Jusque chez nous qu’on se promène[1].


[1] Ce couplet faisait allusion à la situation du théâtre où la pièce fut jouée ; c’était l’ancien Théâtre-Français au faubourg Saint-Germain, aujourd’hui le second Théâtre Français.

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